14/04/2026
BURKINA FASO: 🇧🇫 Pour les dissidents exilés, le combat continue
TÉMOIGNAGES
Depuis la Côte-d'Ivoire, journalistes, activistes et lanceurs d'alerte continuent de subir les foudres du régime d'Ibrahim Traoré. Et déploient des stratégies pour résister à la dictature et à la désinformation.
Par AGNÈS FAIVRE
S’exiler pour échapper à une disparition forcée, à la torture, à la mort. Dans le Burkina Faso du capitaine Ibrahim Traoré, arrivé au pouvoir par la force le 30 septembre 2022 et régnant par la force, de nombreuses voix critiques ont fui leur pays. Trois des dissidents racontent à Libération les stratégies déployées par le régime militaire de Ouagadougou pour les atteindre jusqu’en Côte-d’Ivoire, et leurs moyens de résistance à la dictature à distance.
NAÏM TOURÉ L’ÉLECTRON LIBRE
Souvent, Naïm Touré a vu sa photo sur un trombinoscope d’individus recherchés pour « terrorisme ». Cette désignation est l’une des armes favorites du régime burkinabè pour serrer la vis aux exilés. Bien commode, l’accusation de terrorisme salit, fragilise, fait fermer un compte Facebook, une ligne téléphonique, empêche aussi, ajoute un lanceur d’alerte de peur, « de me motiver qui a trouvé refuge à Abidjan en janvier 2023. La mise en danger de la vie d’autrui, c’est un délit, non ? »
L’argument ne rebute pas Ouagadougou. « Wanted », Naïm Touré est aussi pour « viols », « trafic de drogue », « grand banditisme »… La police ivoirienne a beau veiller et apposer le mention « fake news » sur ses avis de recherche, ils sont hélas orchestrés en chef du régime burkinabè et redoutable promoteur de haine.
Naim Touré. Sur ses comptes Facebook, Telegram et WhatsApp cumulant plus de 360 000 abonnés, il tient la chronique du Burkina Faso. Les attaques quotidiennes des groupes jihadistes, la gestion du pouvoir par des « capitaines cupides », les souffrances de ses concitoyens. On y lit les cris du cœur des populations, affamées dans les localités sous blocus des jihadistes, à court d’eau dans des villes payant sous l’afflux de déplacés. Ses pages archivent aussi les exactions des soldats burkinabè et de leurs auxiliaires civils – une mine d’informations alimentée par ses sources propres.
« Des victimes d’injustice me contactent aussi. Elles osent me dire : osé publier. » Ancien employé « dans une boîte de com », sans appartenance partisane ni syndicale, Naïm Touré s’est fait un nom sur Facebook vers 2010. « Je suis curieux et j’aime partager ce que j’apprends », résume ce chroniqueur tendance poil à gratter. Ses posts acides désignant l’inertie de l’ex-président Roch Kaboré face à l’insécurité lui ont valu plusieurs condamnations, notamment pour diffamation, entre 2016 et 2018. Sous Ibrahim Traoré, surnommé « IB », c’est une autre histoire. « Ils ont tenté de me recruter, j’ai refusé. Puis ils ont voulu m’acheter. » Il s’exile avec un « gros pincement au cœur ». Et devient paranoïaque, à Abidjan où grouillent les « diaspós », ces ressortissants d’origine burkinabè historiquement présents en Côte-d’Ivoire : « On ne sait pas qui est qui », dit-il.
Le 18 juillet 2023, des hommes du civil surgissent à son domicile, en menottent, le tabassent et entreprennent de le « ramener au Burkina ». « Un coup de l’ANR », lâche-t-il, allusion à l’Agence nationale de renseignement burkinabè dirigée par le capitaine Oumarou Yabrè, très proche d’Ibrahim Traoré. Rebote en décembre 2023. La police ivoirienne interpelle des Burkinabè qui auraient avoué être recrutés par Yabrè pour enlever ou tuer Naïm Touré. Il se dit « touché moralement », mais « rassuré par la prise de conscience des autorités ivoiriennes ». Il persiste dans ses posts qui horripilent Ouagadougou : « Je crois ce que je fais. Et puis, c’est pas tout le monde qui me déteste. » Ce qui lui mine ? La haine croissante de certains compatriotes, spectateurs insensibles voire amusés des violences qu’il documente : « Je ne reconnais plus mon pays. »
INOUSSA OUÉDRAOGO COMBATTANT POUR LA DÉMOCRATIE
« Peuple du Burkina Faso, c’est avec un cœur serré que je m’adresse à vous en ces instants, où aucun mot ne suffit pour décrire le niveau d’effondrement de notre pays […]. Jamais depuis l’indépendance nos concitoyens n’ont été autant humiliés, martyrisés, terrorisés par ceux qui sont censés les protéger. » Coup de tonnerre à Ouagadougou, le 5 avril 2024, connu du grand public comme patron de l’hebdomadaire Bendré et chroniqueur dans une émission télévisée, lit un communiqué qui appelle les citoyens à se « dresser contre la tyrannie ». Il annonce la création du Front pour la défense de la République (FDR). Une plateforme clandestine de résistance contre la fascisation du pouvoir dont il est le porte-parole, et le seul visage démasqué.
Ce jour-là, sa vie d’exilé bascule. Arrivé en Côte-d’Ivoire quatre mois plus tôt, le journaliste, également président d’une organisation professionnelle des médias et co-responsable de la Maison de la presse, s’était presque cru sauvé. Enfin à l’abri après s’être échappé de justesse à un enlèvement à Ouagadougou, en raison de ses véhémentes critiques contre la confiscation des libertés, la patrimonialisation du pouvoir et l’impunité d’IB autoproclamé héritier du révolutionnaire Sankara. À peine échoué à Abidjan, il est même allé encourager les Étalons (le surnom de l’équipe de football burkinabè).
Source : Salif Yaméogo
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