13/11/2016
L’ivrogne de la Sorbonne
Tranches de vies à l’alcool…
Par Carmen TOUDONOU
Dix nouvelles dont les huit premières sur la "carrière" d’ivrogne de la Sorbonne ! Ce recueil de Yann Collins se présente un peu comme la psychanalyse d’un mal de nos sociétés : l’alcoolisme. Les textes sont poignants, grivois parfois, mais avec ce ton léger qui cache des douleurs et souffrances sans cesse noyées au fond d’un verre, mais qui toujours affleurent. Radioscopie d’une œuvre d’exception.
C’est un recueil de textes sur l’éthylisme, c’est comme "L’assommoir" de Emile Zola, décliné en nouvelles. Collins Yann présente dans ce livre, une sorte de chapelets de récits chronologiques, qui déroulent le comment et surtout le pourquoi de l’alcoolisme de son personnage, L’ivrogne de la Sorbonne, Prince Yane. L’ouvrage se scinde en deux parties, la première présentant des textes sur la vie de l’ivrogne et la seconde recouvrant deux nouvelles. Le premier récit est celui qui plante le décor. C’est l’incipit, la nouvelle fondatrice qui donne au lecteur les clés pour comprendre l’ivrognerie du héros. "L’amour ça tue", véritable ode à l’amour maternel, est aussi une nouvelle sur l’amour éros absolu. L’auteur met en scène les deux parents de Yane, deux personnages aux caractères absolument antithétiques. D’un côté, un père alcoolique et peu sentimental, de l’autre, une mère aimante, autoritaire quand il le faut, surtout éperdument amoureuse du père – et du fils. Au nom de cet amour, elle consent toutes sortes de sacrifices, jusqu’au suprême lorsqu’elle s’aperçoit que son ivrogne d’époux ne l’aimera jamais. Tout ceci explique le dépit de Prince Yane très épris de sa mère – c’est d’ailleurs parce que sa compagne lui rappelle sa génitrice qu’il l’épouse. Après le décès de cette seule femme de sa vie dont la mort l’aura fait souffrir, il décide de se faire l’individu le plus abject du monde, pour que personne ne regrette son décès : "Désormais, je rêve d’être un être détestable, impopulaire, antipathique". P (…)
Succès sexuels
C’est donc après ce tragique événement que le personnage de Prince Yane quitte son pays (le recueil ne nous précise pas lequel) pour se faire alcoolique et tombeur des femmes à Cotonou. Nombre de nouvelles relatent les exploits et déboires éthyliques et sexuels de l’ivrogne qui, entre temps, se trouve une compagne, et s’établit définitivement dans la luxure. Jouant sur les malentendus de la langue et avec une certaine autodérision, "…ce petit soulard ventru, laid et vilain" se pose comme un véritable Casanova, jamais à court d’une aventure galante même s’il rentre toujours retrouver sa petite épouse, "une femme belle, digne, bien éduquée, comme [sa] mère, la graisse en moins". Les succès sexuels sont au rendez-vous, notamment dans la nouvelle "La première fois que ça lui arrivait" et dans "L’ivrogne est amoureux. Lol". Ils tournent carrément à la débâcle et au ridicule dans "La fille Gbaguidi" et surtout dans "Un coup de fou…dre" où l’auteur se fait une catin, pensant avoir accompli l’exploit du siècle. Au fil des nouvelles se dresse le portrait d’un homme désabusé, plus victime que coupable d’alcoolisme et profondément sympathique, malgré des tendances au moins détestables.
Satyre sociale
Dans la 2e partie du recueil, l’auteur se départit de son personnage de "L’ivrogne" pour raconter une société en pleine décadence. Pour y parvenir, Yann Collins campe les deux nouvelles qui composent cette partie dans le milieu éducatif. "Une leçon sans caleçon" par exemple est le récit des frasques d’un professeur pédophile. "Les mangeuses de Profs" par contre, met en avant de la scène, de jeunes apprenantes décidées à séduire tous les enseignants de leur établissement scolaire. Évidemment, ceux-ci, tout aussi dépravés, jouent le jeu, les politiques s’en mêlent et le cours secondaire "L’exemple" devient à contrario l’archétype d’une société en déperdition et dont rien ne semble pouvoir freiner la chute. Cette dernière nouvelle est certainement aussi la plus engagée du recueil. L’auteur prend position contre les concours de beauté dans lesquels d’ailleurs, pour lui, les manipulateurs ne sont pas toujours ceux qu’on croit, c'est-à-dire les organisateurs. En effet, il dépeint de jeunes participantes qui ne sont pas dupes de la foire au sexe que constituent ces concours, et viennent de manière éhontée s’y livrer à la "chasse aux phallocrates".
Un style plaisant
Après avoir dégusté le cocktail enivrant de ce recueil dont le sujet principal est certes l’alcoolisme, le lecteur reste avec une question non éludée : l’ivrogne de la Sorbonne est-il un récit autobiographique, Prince Yane est-il Yann Collins, ou cette histoire n’est-elle que pure fiction ? La réponse devrait se situer quelque part entre ces deux alternatives. Si Yann Collins ne se raconte pas intégralement dans cet ouvrage, il doit avoir légué une grande part de sa personnalité au personnage amoureux des deux béninoises – la bière et la femme. Aussi, fait-il visiblement endosser ses fantasmes à l’ivrogne, lui concédant volontiers un ton décalé et impertinent. L’écriture est résolument moderne et axée 2.0 avec des références aux réseaux sociaux les plus populaires du moment. La langue est d’un niveau plutôt accessible et les jeux de mots semblent en être le moteur ; le trait est tour à tour teinté d’émotion, d’humour et de grivoiserie. De longueurs variables, les nouvelles sont chacune d’une beauté propre, mais aucune n’atteint en intensité dramatique la toute première. Ce qui donne à penser que c’est cette nouvelle, la plus autobiographique du recueil, celle qui concerne le plus l’auteur. L’ivrogne de la Sorbonne est vaniteux, souvent ivre d’alcool et de sexe mais toujours lucide sur sa condition d’homme que l’amour peut tuer, comme sa mère… Il aimerait se faire détester mais on se surprend à se prendre d’affection pour lui, pour enfin avoir envie de s’écrier à la fin de la lecture, "déjà !". Exercice réussit donc pour Yann Collins. On en arriverait presque à lui souhaiter de continuer à hanter la Sorbonne avec ce sombre hère de Prince Yane, au milieu des nuits chaudes cotonoises, pour nous ramener encore d’autres histoires d’éthyle, d’amour, de sexe… des tranches de vies tout simplement.
Carmen Toudonou