25/08/2026
Le décret du 25 août 1942 et le destin tragique des « malgré-nous »
Lorsque la France s’effondre en juin 1940, l’Alsace et la Moselle connaissent une nouvelle épreuve. Sans jamais le proclamer officiellement, le IIIe Reich décide de les annexer de facto. Dans le droit international, elles restent des territoires occupés ; dans les faits, elles deviennent des provinces allemandes, intégrées de force au Reich. Cette annexion illégale marque le début d’une politique brutale d’absorption.
Le 20 juin 1940, Adolf Hi**er nomme Robert Wagner, Gauleiter de Bade et n**i fanatique, chef de l’administration civile en Alsace. Très vite, son pouvoir s’affermit : par décret du 2 août 1940, l’ensemble des autorités civiles lui est confié, la Wehrmacht ne gardant qu’un rôle militaire. Enfin, le 18 octobre 1940, un nouveau décret rattache officiellement l’Alsace au Reichsgau Oberrhein (Alsace et Pays de Bade), dirigé par Wagner, directement subordonné au Führer.
Dès lors, Wagner entreprend une n**ification systématique : germanisation des noms, interdiction du français, embrigadement de la jeunesse dans les organisations n**ies, endoctrinement idéologique à l’école, dissolution des associations et contrôle de la vie religieuse.
L’Alsace devait être effacée comme terre française et renaître comme province allemande. Mais à partir de 1942, un autre facteur vient peser sur la décision du Reich : la guerre en Russie. Après l’échec de la Blitzkrieg devant Moscou en décembre 1941 et l’enlisement de l’armée allemande sur le front de l’Est, la Wehrmacht souffre de pertes colossales.
Les divisions sont exsangues, la machine de guerre manque cruellement d’hommes. C’est dans ce contexte d’urgence que s’inscrit le décret de Wagner.
Le 25 août 1942, il promulgue un décret d’incorporation de force des jeunes Alsaciens et Mosellans dans l’armée allemande. Officiellement, il s’agit de parachever l’intégration de l’Alsace dans le Reich.
La mesure viole ouvertement la Convention de La Haye de 1907, qui interdit à une puissance occupante de recruter de force les habitants d’un territoire conquis. Mais pour le Reich, l’Alsace et la Moselle ne sont plus françaises : elles doivent fournir leurs fils à l’effort de guerre allemand.
Près de 130 000 jeunes hommes furent ainsi mobilisés, dont 100 000 Alsaciens, 30 000 Mosellans et 10 000 Luxembourgeois.
Tous devinrent les tristement célèbres « malgré-nous ». Beaucoup furent intégrés à la Heer, d’autres à la Luftwaffe ou à la Kriegsmarine, et plusieurs milliers directement dans la Waffen-SS, corps idéologique d’élite du régime.
La tragédie prit vite des proportions immenses.
Envoyés massivement sur le front de l’Est, les « malgré-nous » affrontèrent l’horreur de la guerre contre l’Armée rouge. Dès 1943, après la catastrophe de Stalingrad, les pertes devinrent effroyables : près de 42 500 périrent ou disparurent, dont trois quarts étaient Alsaciens. Les familles, en Alsace et en Moselle, voyaient s’accumuler dans les journaux les faire-part de décès marqués de la terrible mention « Gefallen für Grossdeutschland » — « Mort pour la Grande Allemagne ».
Ceux qui survécurent tombèrent souvent aux mains des Soviétiques. Des milliers furent envoyés dans les camps de prisonniers, notamment celui de Tambov, en Russie. Froid, faim, maladies, travaux forcés : beaucoup ne revinrent jamais. Ceux qui purent rentrer après des années de captivité portèrent toute leur vie les séquelles physiques et psychologiques de cette épreuve. Paradoxalement, les familles d’incorporés recevaient des aides matérielles du régime n**i : allocations, loyers remboursés, soins gratuits. Mais aucun soutien ne pouvait atténuer l’angoisse de voir arriver un avis de décès… ou de ne jamais avoir de nouvelles d’un fils disparu.
Au lendemain de la guerre, la blessure resta vive. Les « malgré-nous » furent parfois accusés d’avoir servi l’ennemi, alors qu’ils avaient été contraints, sacrifiés par un décret cynique. Leur histoire rappelle une vérité essentielle : ils n’avaient pas choisi. Ils furent broyés par la machine de guerre n**ie, victimes de l’annexion de facto et des besoins insatiables du Reich.
Mon grand-père, Lucien Schwartz (né le 21 juin 1925 – décédé le 15 juin 1991), fut l’un de ces jeunes hommes enrôlés de force dans l’armée allemande. À seulement 17 ans, arraché à sa famille, il passa par le processus brutal destiné à transformer les Alsaciens en soldats du Reich avant d’être envoyé au front. Fait prisonnier, il fut interné dans le tristement célèbre camp de Tambov, en Russie. Libéré en 1945, il revint affaibli et marqué à jamais par les privations et les souffrances endurées.
Toute sa vie, il porta les séquelles physiques et morales de cette expérience. Son destin personnel illustre le drame collectif des « malgré-nous », une des pages les plus douloureuses de l’histoire alsacienne et mosellane.