13/08/2026
CE JOUR-LÀ... UN 9 AVRIL...
LE 8 AVRIL 2009: DÉCÈS DE SARATA OTTRO ZIRIGNON NÉE TOURÉ.
LA « DAME DE FER » QUI MOURUT DANS L’OMBRE DU POUVOIR
Elle fut l’une des femmes les plus influentes de la présidence Laurent Gbagbo sans jamais chercher à en être le visage. Diplomate, femme de réseaux et proche collaboratrice du chef de l’État, Sarata Ottro Zirignon née Touré avait traversé les années de militantisme, la prison, l’exil et les grandes crises ivoiriennes avant de devenir l’un des rouages les plus discrets de la diplomatie présidentielle. Le 8 avril 2009, à Paris, elle disparaît à 61 ans.
Le 8 avril 2009, Paris devient le dernier chapitre d’une histoire ivoirienne longtemps écrite dans la discrétion.
Ce jour-là, Sarata Ottro Zirignon-Touré, née Touré, ambassadeur et directrice adjointe du cabinet du président de la République, meurt dans la capitale française où elle s’était rendue pour des raisons médicales. Le communiqué annonçant sa disparition précise qu’elle est décédée le mercredi 8 avril.
À Abidjan, la nouvelle frappe le palais présidentiel.
Elle emporte une femme qui, pendant près d’une décennie, avait évolué au plus près de Laurent Gbagbo, sans jamais se confondre avec la lumière présidentielle.
On la surnommait parfois « la dame de fer ».
Mais son véritable pouvoir était ailleurs: dans son carnet d’adresses, dans sa connaissance du monde anglo-saxon, dans les missions diplomatiques qu’elle accomplissait pour le chef de l’État et dans la confiance que celui-ci lui accordait.
UNE ENFANCE MARQUÉE PAR L'ÉPREUVE
Originaire du Nord ivoirien, de la région d’Odienné, Sarata Touré connaît très tôt les rudesses de l’existence. Des témoignages publiés après sa disparition la décrivent comme une femme devenue très tôt orpheline et ayant dû se battre pour aider à élever ses frères.
Cette enfance forge un caractère.
La femme qui apparaîtra plus t**d dans les couloirs du palais présidentiel sera décrite comme une battante, une personnalité énergique, cultivée et déterminée.
Mais avant les palais et les ambassades, il y eut le militantisme.
DES ANNÉES DE COMBAT À L'EXIL AMÉRICAIN
Dans les années 1970, Sarata Touré côtoie Laurent Gbagbo dans les milieux militants. Les portraits consacrés à sa carrière rapportent qu’elle connaît avec lui l’univers carcéral de Séguéla, puis le service militaire forcé consécutif à une grève étudiante à l’Université nationale de Côte d’Ivoire (aujourd'hui université Félix Houphouët Boigny de Cocody).
Puis vient l’exil.
Elle séjourne pendant près d’une dizaine d’années aux États-Unis.
Cette longue expérience américaine deviendra, plus t**d, l’un de ses principaux atouts.
Elle en revient avec une connaissance du monde anglo-saxon et un réseau de relations qui lui permettront de jouer un rôle particulier dans les rapports entre Abidjan, Washington et les autres capitales occidentales.
Dans son bureau, racontait un portrait publié après sa mort, figuraient plusieurs photographies prises avec des responsables politiques américains, républicains comme démocrates.
Elle était ainsi devenue, dans l'entourage présidentiel, « la femme des réseaux ».
L'OMBRE ET LA VOIX DE GBAGBO
Lorsque Laurent Gbagbo accède à la présidence, le 26 octobre 2000, Sarata Ottro devient progressivement l’une de ses collaboratrices les plus proches.
La crise politico-militaire déclenchée le 19 septembre 2002 élargit encore son champ d’action.
La Côte d’Ivoire est alors coupée en deux.
Le pouvoir cherche des soutiens, négocie, explique sa position et tente de reconstruire des relations diplomatiques fragilisées.
Sarata Ottro est envoyée sur plusieurs fronts.
Elle devient l’une des voix officieuses de la présidence auprès des interlocuteurs étrangers.
En 2003, elle est notamment désignée pour représenter la présidence auprès du comité de suivi de l’Accord de Linas-Marcoussis, signé le 24 janvier de la même année pour tenter de sortir la Côte d’Ivoire de la crise.
Son rôle dépasse alors largement les frontières ivoiriennes. Elle voyage, rencontre ses interlocuteurs, négocie, explique la position du chef de l’État et devient, selon une formule employée par la presse de l’époque, le missi dominici de Laurent Gbagbo.
WASHINGTON, PARIS ET LES COULOIRS DE LA DIPLOMATIE
Son expérience américaine lui donne une place particulière dans la relation entre Abidjan et Washington.
Elle publie notamment des tribunes dans la presse étrangère, dont le Washington Post, pour défendre la position ivoirienne et appeler l'administration de George Walker Bush à soutenir les efforts visant à sortir le pays de la crise.
Dans son édition du 10 février 2005, Africa Intelligence la présente comme la « Miss anglophone » de Laurent Gbagbo, illustrant ainsi la place particulière qu’elle occupait dans la diplomatie présidentielle.
Elle est alors l’une des femmes les plus puissantes de l’entourage présidentiel.
Pourtant, son visage reste relativement peu connu du grand public.
C’est tout le paradoxe de son parcours.
Plus elle gagne en influence, moins elle semble rechercher la lumière.
LA DIPLOMATE DE L'ONUCI
À la fin de sa vie, Sarata Ottro Zirignon-Touré est également chargée des relations avec l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI).
Cette fonction prend une importance particulière dans un pays encore marqué par la crise.
Le 16 avril 2009, quelques jours après sa disparition, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire, Y. J. Choi, participe à l’hommage national qui lui est rendu au palais présidentiel.
Il se souvient alors d’une collaboratrice avec laquelle l’ONUCI avait entretenu une relation étroite.
« Nous avons perdu une amie et une collaboratrice très précieuse », déclare-t-il, soulignant la qualité de leur collaboration.
Ses propres mots, rapportés après sa prise de fonction, prennent alors une résonance particulière: elle lui avait promis qu’une « nouvelle époque » s’ouvrait dans les relations entre la Côte d’Ivoire et les Nations unies.
Elle ne verra pas l’aboutissement de cette œuvre.
PARIS, PUIS LE DERNIER HOMMAGE
Le 8 avril 2009, Sarata Ottro s’éteint à Paris. Elle a 61 ans.
Sa dépouille revient à Abidjan quelques jours plus t**d.
Le 16 avril, la République lui rend hommage au palais présidentiel, en présence de Laurent Gbagbo et de nombreuses personnalités ivoiriennes et étrangères. Le représentant spécial de l’ONUCI, Y. J. Choi, est présent à cette cérémonie.
Le lendemain, 17 avril, elle est conduite à sa dernière demeure à Gagnoa, où elle est inhumée au cimetière municipal après les cérémonies religieuses.
La République lui rend alors un hommage solennel et lui décerne, à titre posthume, la distinction de Grand officier de l’Ordre national de la République de Côte d’Ivoire.
Ainsi s’achève le parcours d’une femme qui aura traversé plusieurs visages de la Côte d’Ivoire: celui des luttes politiques des années 1970, celui de l’exil, celui du retour au pays, puis celui des crises et des négociations diplomatiques du début du XXIᵉ siècle.
Sarata Ottro Zirignon-Touré avait choisi les coulisses plutôt que les tribunes.
Elle avait connu la prison, l’exil et les batailles politiques.
Elle avait parcouru les capitales étrangères au nom d’un président dont elle fut l’une des plus fidèles collaboratrices.
Elle avait fait de ses réseaux, de sa connaissance du monde anglo-saxon et de sa discrétion des instruments de pouvoir.
Puis, le 8 avril 2009, Paris referma brutalement cette trajectoire.
La « dame de fer » s’en était allée.
Mais dans les couloirs de la présidence ivoirienne, dans les chancelleries où elle avait porté la voix d’Abidjan et auprès de ceux qui l’avaient connue, demeurait le souvenir d’une femme de caractère, de conviction et de réseaux, une diplomate de l’ombre dont l’influence fut longtemps plus grande que la notoriété.
Isaac Martial Elise Djehe