03/02/2026
Charfadine Galmaye a écrit avec son coeur cet écrit historique!
🇹🇩 : Ibni, le plus présent de tous les absents. Par Charfadine Galmaye
Mon hommage à tous ces Tchadiens que la tyrannie a fauchés ces trente cinq dernières années. À ceux dont le seul crime fut de croire en un Tchad plus juste, plus libre, plus digne. À ceux qui, par leur engagement, ont été arrachés à la vie, à leur famille, à l’Histoire.
En ce jour de mémoire, mes pensées vont à ceux qui nous ont quittés lors des tragiques événements de février 2008. Un jour sombre, un jour funeste où le professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh fut enlevé et assassiné.
Le Tchad a perdu tant de ses fils au cours des cinquante dernières années. Maître Behidi, Togoïmi, Bichara Digui, le jeune Abachou fauché par la dictature après les manifestations réclamant justice pour Zouhoura. Et plus récemment, Yaya Dillo, tombé sous les balles de la tyrannie le 28 février 2024. Tous ont été victimes de leur engagement, de leur refus de plier l’échine, de leur soif d’un Tchad meilleur. Mais parmi eux, Ibni revient, chaque année, chaque 3 février, comme une voix qui refuse de s’éteindre, comme une conscience qui refuse l’oubli.
Pourquoi revient-il inlassablement ? Est-ce pour nous rappeler nos manquements et nos échecs ? Est-ce pour nous confronter à nos renoncements, à nos lâchetés ? Ou est-ce, au contraire, pour nous montrer que l’histoire ne s’arrête pas à la trahison et à l’oppression ? Que le chemin de l’honneur et du courage reste toujours possible ?
Ibni revient parce qu’il était de ces hommes rares qui disent ce qu’ils pensent et qui font ce qu’ils disent. Dans un pays où la parole est muselée, où le silence est la règle, il a osé parler. Dans un système où tant d’hommes bâtissent leur carrière sur la flatterie et la soumission, il a osé rester debout. Il faisait partie de ces hommes d’État qui auraient pu prospérer en fermant les yeux, en courbant l’échine, en se soumettant aux exigences du pouvoir. Mais Ibni a refusé.
Malgré les tentations et malgré le danger, il a dit ce qu’il pensait et il a fait ce qu’il disait. C’est pourquoi il hante encore nos consciences. Il dérange ceux qui ont trahi leurs idéaux. Il trouble le sommeil des étudiants d’aujourd’hui, souvent passifs et désengagés. Il tourmente les enseignants qui ont perdu leur vocation et oublié que leur mission première est de transmettre un savoir émancipateur. Il pèse sur la conscience des fonctionnaires corrompus, sur ces hommes d’État réduits à l’état de griots du pouvoir, sans principes ni dignité.
Jusqu’au dernier souffle, Ibni est resté fidèle à lui-même, fidèle à ses valeurs, fidèle au Tchad. Il savait pourtant composer, il était un homme de dialogue, un homme de compromis. Mais il savait aussi qu’il y a des limites à ne pas franchir, des valeurs qui ne se marchandent pas.
Le 2 février 2008, alors que le pays était plongé dans l’incertitude et que la peur s’installait dans les esprits, il n’a pas cédé. Il n’a pas fui. Il n’a pas cherché à sauver sa peau aux dépens de ses idéaux. Il est resté. Et il a prononcé cette phrase qui résonne encore aujourd’hui :
« Je suis contre la prise de pouvoir par les armes, mais je suis tout autant contre l’usage des armes pour garder le pouvoir. »
Ces mots sont le résumé d’une vie. Celle d’un homme politique, d’un visionnaire, d’un patriote sincère et d’un panafricaniste convaincu. Un homme plus attaché à son pays qu’à son propre sort.
Né le 31 décembre 1949 à Biltine, au cœur d’un Tchad pluriel et cosmopolite, Ibni a très tôt compris que la seule voie possible pour ce pays était celle de l’unité. De ses années de lycée à Abéché, en passant par son engagement à l’Université du Tchad, il s’est forgé une conviction : celle qu’un parti politique ne peut être qu’une mosaïque nationale, au-delà des clivages régionaux et religieux. C’est ainsi qu’il a fondé en 1993 le Parti pour les Libertés et le Développement (PLD), qui forma des générations de cadres.
Mais l’ingratitude est une maladie qui ronge nos élites. Nombre de ceux qu’il a formés ont abandonné le combat. Certains ont vendu leur âme au pouvoir, d’autres ont choisi le silence. Mais Ibni, lui, n’a jamais cherché à se plaindre. Il n’a jamais demandé des comptes. Il a laissé les traîtres à leur sort, avec ce mépris poli qui en disait long sur sa hauteur d’esprit. Car Ibni savait que la vérité finit toujours par triompher.
Ibni ne pouvait pas mourir. Son combat, son engagement, son idéal le rendent immortel.
Il reviendra toujours.
Il hantera toujours les traîtres et les tyrans, tout autant qu’il inspirera les justes et les courageux.
Repose en paix, Grand Homme.
Charfadine Galmaye Salimi