25/07/2020
Le Serment de Koufra est tenu!
Récit du Colonel Rouvillois
23 novembre. Chacun est prêt à foncer depuis sept heures un quart, mais il pleut et il fait nuit. Depuis l’avant-veille, où Compagnon à la tombée de la nuit, a forcé le passage de la Petite-Pierre, chacun est convaincu qu’aucun obstacle sérieux n’existe jusqu’au Rhin.
Mais il faut faire vite, comme la veille, lorsque Lenoir et Briot se ruant sur Phalsbourg-Dettwiller ont empêché l’ennemi de se rétablir et
fait une hécatombe de voitures et de prisonniers.
Dans l’aurore t**dive, échelonnés sur la route de Dettwiller à Wilwisheim, les équipages impatients s’imbibent d’une humidité froide, mais tous, galvanisés, n’expriment de façons diverses qu’une pensée : « Nous sommes des héros, nous le savons… Et tant p*s, nous chargerons sous la pluie. »
« En avant. » Et la pluie cingle les visages des chefs de char dressés hors de leurs tourelles, et la pluie aveugle les tireurs derrière leur périscope.
Le lieutenant Briot qui commande le détachement de tête, six chars et half-tracks,a reçu l’ordre de ne marquer un premier bond qu’à Brumath – vingt kilomètres – où il doit arriver avant que les ponts ne sautent.
Le maréchal des logis Gelis, le conducteur Trefalt, à bord de l’Evreux, entraînent l’avant-garde à 30 miles à l’heure.
Hochfelden, Schwindratzheim, sont traversés en trombe. Quelques uniformes verts, poursuivis par les rafales de mitrailleuse, cherchent refuge dans les maisons.
Dans Mommenheim, premiers incidents sans gravité ; une mine saute, mais coupe seulement une partie de la chenille du half-track du sous-lieutenant Nabarra. Un bazookiste qui vise l’Evreux, reçoit un 75 en pleine poitrine. Sous les coups ajustés de Baleyte, un mur s’effondre, tuant ou blessant les servants d’un antichar qui n’ont pas mis leur premier coup au but.
Dans Brumath, l’Évreux bute contre un convoi allemand. Rafales de mitrailleuses, bordées de soixante-quinze, voitures en flamme. L’ennemi file vers Haguenau, et le sous-lieutenant Coquelet vers les ponts qu’il trouve minés mais intacts.
Strasbourg 7 kilomètres. Couverts d’Allemands, chars et half-tracks foncent à 35 miles à l’heure. Briot accélère le rythme car il veut le pont de Vendenheim sur le canal de la Marne au Rhin.
Quelques instants plus t**d, il le livre au lieutenant de La Brousse qui, surpris, et épanoui, coupe les mises à feu. Sous la pluie battante, la course continue. L’avant-garde aborde la ligne des forts qui ceinture Strasbourg. Une crête boisée, couronnée par un fort, domine une coupure parsemée de tranchées et de trous individuels envahis par l’eau. Sur la crête se profile tout un monde qui s’agite autour de véhicules divers. Dans la plaine, spectacle invraisemblable de terreur collective ; les Allemands prenant des positions crispées, jouent aux cadavres puis courent comme des lapins, lorsqu’ils croient échapper aux regards.
Les canons de Briol crachent sur la crête, les mitrailleuses de Nabarra balaient les abords de la route, tandis que quelques-uns des voltigeurs nettoient les fossés et abattent les bazookistes qui ne sont pas saisis de panique. Quelques obus explosent, mais les blessés qu’on emporte sourient, car ils sentent la victoire.
Rapidement, la résistance s’évapore et la ruée vers Strasbourg se poursuit ; Schiltigheim…, les faubourgs…, la voie ferrée…, la grande artère qui mène à la place Broglie. Alors Jamier, de son half-track radio pousse le cri de victoire : « Tissu est dans Iode. »
Mais à peine ce message est-il lancé que retentit une formidable explosion. Sous l’avalanche et dans le fracas de tuiles, de pierres, de verre et d’ardoises, tous ont une même pensée ; les ponts, derrière nous, ont sauté. Vive émotion, mais de courte durée : c’est le char léger du sous-lieutenant Lemaitre qui, d’un coup de 37, a fait sauter le camion de munitions. Dans un invraisemblable vacarme, commence ma ronde dans Strasbourg. Canons, mitrailleuses, mitraillettes, tirent sur les voitures et les soldats allemands. De certaines fenêtres, de quelques coins de rue, partent déjà des coups de feu. Il faut faire du bruit et du volume pour accroître la densité du sous-groupement qui est isolé dans la ville. Chacun s’y emploie.
Le lieutenant Briot fonce sur le pont de Kehl par la cathédrale ei la Bourse, tandis que le lieutenant Garnier attaque la Kommandantur avec les deux chars du P.C. du colonel. Garnier mène si grand tapage sur la place, que la Maréchaussée, habitant les locaux voisins se rend spontanément ; mais il doit, pendant trois heures, alterner les coups d’embrasure, la progression à la gr***de dans les escaliers de la cave et les pourparlers, pour obtenir la capitulation du personnel de la Kommandantur. Briot, incendiant voitures et camions, mitraillant individus et colonnes, répand la terreur dans la ville. Son détachement est stoppé devant le pont, sur le bassin Vauban. Un canon antichar en interdit le passage. Le char de tête est deux fois touché par des projectiles qui ricochent. Des convois allemands se repliant vers Kehl, ne cessent de déboucher de la ville. Soixante-dix hommes, en même temps qu’ils gardent mille cinq cents prisonniers, doivent interdire toute réaction ennemie. Des canons de 88 tentent de se mettre en batterie dans une usine voisine ; le maréchal des logis Salaun, les détruit avant qu’ils n’aient touché un seul char.
Par les avenues des Vosges et de la Forêt-Noire, le peloton Josse atteint le pont du petit Rhin. Un de ses destroyers brûle devant une caserne où se retranchent précipitamment quelques centaines d’Allemands. Faurite, le conducteur de la Jeep du colonel, toujours souriant et tranquille, coiffe les servants de l’arme antichar avant qu’ils aient eu le temps de faire de nouvelles victimes. Compagnon, appelé en renfort, franchit le pont du petit Rhin. Alors commence une lutte ardente. Les cuirassiers veulent le pont de Kehl, mais la garnison de sûreté leur oppose une résistance farouche. Un 88 sur plate-forme, prend de flanc les chars de Compagnon, sur lesquels des grenadiers et des bazookistes tirent des chars et des fenêtres. Cinquante coups de mortier neutralisent momentanément l’antichar, mais les servants n’abandonnent pas leur pièce. Entraîné par l’aspirant Lecornu et l’adjudant Galliot le groupe franc les attaque à la mitraillette et à la gr***de, en abat quinze, tandis que trois réussissent à fuir en tiraillant. Une dernière poussée est faite en direction du pont de Kehl. Tandis que Josse et Lenoir couvrent les flancs et les arrières, Janot engage l’attaque. Compagnon et Lucchesi, Briot et Nabarra, Besnier avec ses 105, se lancent à l’assaut. Le dernier carré ennemi ne cède pas : le maréchal des logis Zimmer, à bord du Cherbourg, pénètre dans le redan, mais est mortellement frappé. Le char en flammes, marque la limite extrême de l’avance sur la rive du Rhin. Les cuirassiers ne franchiront pas le pont de Kehl. Ils se cramponnent à leur tête de pont sur le petit Rhin, et l’ennemi épuisé, mais mordant, ne les en délogera pas
Cuirassiers, vous avez justifié la confiance de vos officiers, fiers, mais dignes de vos ancêtres, vous avez surpris l’ennemi par votre audace. Vous ruant vers Strasbourg, puis Kehl contre des forces supérieures, vous les avez bousculées, dissociées, encerclées. Vous avez forcé l’ennemi à capituler avant qu’il ne détruise la capitale de l’Alsace.