26/03/2026
Le Gouvernement du Sénégal a utilisé une opération de financement adossée à des produits dérivés, mécanismes complexes sur lesquels l’État n’a aucun contrôle.
Cette manière, très opaque, est plus que dangereuse et augmente sensiblement la vulnérabilité des finances publiques.
Le Sénégal est donc en train de perdre une bataille silencieuse dans la gestion de son endettement. Une bataille qui ne se joue ni dans les urnes, ni dans les institutions, mais dans les salles de marché de Londres et de New York.
En effet, à travers des instruments sophistiqués tels que les Total Return Swaps (TRS), la dette souveraine du Sénégal sera, avec ces pratiques occultes, progressivement capturée, transformée et exploitée en dehors de tout contrôle démocratique.
Ces mécanismes ne financent pas le Sénégal : ils reconfigurent sa dette. Ils permettent à des acteurs financiers globaux, des investisseurs, de prendre des positions massives sur sa dette sans en être officiellement les créanciers. Ainsi, la dette publique cesse d’être un lien juridique identifiable entre le Sénégal et ses prêteurs pour devenir un actif abstrait, fragmenté, circulant dans l’ombre des marchés dérivés.
Pour autant, l’État, lui, reste pleinement responsable, tout en ignorant réellement à qui il doit et combien il doit.
Le cas angolais est révélateur. Derrière un montage présenté comme une solution de liquidité, c’est en réalité une dette dissimulée qui a émergé, avec des appels de marge brutaux et massifs, créant une pression immédiate sur les finances publiques.
Ce qui était hélas censé offrir de la flexibilité a produit de la vulnérabilité.
Ce qui devait stabiliser a amplifié le risque.
Ce phénomène pose une question fondamentale : comment un État peut-il exercer sa souveraineté financière lorsque le prix de sa dette est déterminé par des acteurs invisibles, utilisant des instruments qu’il ne régule pas et dont il ne maîtrise ni les volumes ni les logiques ?
Plus grave encore, ces instruments ouvrent la voie à des stratégies spéculatives agressives.
Cette financiarisation extrême transforme la perception du risque en un outil de marché, créant des dynamiques auto-réalisatrices où la défiance alimente la crise.
Le « jub, jubal, jubanti » est à la dérive…
La dérobade du ministre des Finances à l’Assemblée nationale, au dernier moment, juste après la publication du Financial Times, est la preuve d’une anomalie qui agace, dérange et indispose.
Le Sénégal est désormais exposé à des instruments complexes adossés à des actifs nationaux, certainement précieux, comme garanties que l’Assemblée nationale n’aurait pas validées.
Le communiqué lapidaire du ministère des Finances ne convainc personne.
L’absence d’une communication gouvernementale sérieuse et complète sur cette opération de gestion de passif n’est pas acceptable. Elle ajoute à la suspicion et risque d’exacerber la dégradation de la notation financière du Sénégal, tout en augmentant la méfiance de nos partenaires et bailleurs traditionnels.
L’État nous doit des informations de première main, au lieu de jouer à emprunter des labyrinthes.
Nous exigeons la transparence sur les expositions dérivées liées à la dette souveraine, qui risquent d’amplifier notre endettement au lieu de le lisser.
Il est urgent de penser dès maintenant à une stratégie de gestion durable des finances publiques du Sénégal, qui évite de transformer sa dette publique en un actif spéculatif globalisé, dont les dynamiques échappent à l’État, tout en faisant peser sur lui l’intégralité du coût de cette financiarisation.
Pour un pays comme le Sénégal, le recours à l’endettement est indispensable. Cette dure réalité économique rattrape aujourd’hui nos gouvernants, devenus très présents sur le marché financier régional et, très curieusement, avec beaucoup d’enthousiasme.
Mais il doit être réfléchi, pensé et structuré comme un instrument de développement, et non comme un sous-jacent de spéculation mondiale, accélérateur de crise financière.
Pour cela, il faut renouer avec le marché classique des obligations, avec des investisseurs institutionnels crédibles, afin de permettre à l’État d’accéder, sur la base de la transparence et des règles connues dudit marché, à des capitaux sur le moyen et/ou long terme, avec moins d’exposition, moins de vulnérabilité et moins de risque d’instabilité budgétaire.
À bon entendeur…
Me El Hadji Omar YOUM
Avocat d’affaires
Conseil en M&A