29/06/2026
« Attendre quoi »?:
Attendre pour convaincre!
Attendre pour débattre!
Oui, attendre… pour mieux servir la Nation
« Attendre quoi ? » demandent les 143 intellectuels qui appellent à l’adoption immédiate de la proposition de révision constitutionnelle.
La question mérite d’être prise au sérieux. Mais elle appelle une réponse tout aussi simple : attendre pour bien faire.
Attendre, d’abord, pour corriger les nombreuses anomalies que comporte cette réforme.
Une Constitution ne se rédige pas dans la brusquerie. Elle ne se construit ni par approximation, ni par juxtaposition de dispositions parfois contradictoires.
Plusieurs « innovations »proposées soulèvent de véritables interrogations quant à l’équilibre des pouvoirs, à la stabilité des institutions, à la protection du pluralisme politique ou encore à la cohérence de notre architecture constitutionnelle.
Alors, prendre le temps de les corriger n’est pas faire obstacle au progrès ; c’est, précisément, garantir la qualité de la norme suprême.
Attendre, ensuite, pour convaincre les Sénégalaises et les Sénégalais de l’utilité réelle de cette réforme.
En effet, depuis plusieurs semaines, les promoteurs du texte, incapables d’écrire correctement de simples lois ordinaires, peinent à démontrer en quoi cette révision répond aux urgences du pays.
Vous le savez bien! Les urgences des populations sont ailleurs : pouvoir d’achat, emploi, coût de la vie, accès aux services essentiels, relance économique.
En quoi l’adoption, en l’état, de cette réforme désincarnée, pourrait constituer une réponse à ces besoins pressants?
Une Constitution n’a de sens que si elle répond à un besoin clairement identifié.
Cette réforme ne répond qu’à un désir de jouissance, de pouvoir absolu : faire de l’Assembée nationale un vrai centre de direction du pays et de la Présidence de la République, un lieu de conflits de compétences entre un élu au suffrage universel et un nommé parmi les autres.
Encore faut-il expliquer ce besoin et susciter l’adhésion autour de ces « solutions » proposées.
Une raison suffisante pour attendre…
Attendre, pour débattre sereinement des conséquences de cette réforme.
Une Constitution n’est pas seulement un texte juridique ; elle organise l’exercice du pouvoir pour plusieurs générations.
C’est pourquoi, avant d’engager le Sénégal dans une nouvelle architecture institutionnelle pleine d’incertitudes, il faut mesurer les risques d’un Exécutif aux compétences ambiguës, les effets d’un parlementarisme débridé dont les contours restent incertains, les conséquences d’un affaiblissement de certains équilibres institutionnels et les silences persistants du texte sur une question pourtant essentielle : l’indépendance effective de la justice.
Il est impératif d’attendre…
Attendre, surtout, pour écouter le peuple.
La souveraineté nationale appartient au peuple sénégalais.
Dès lors que la réforme touche aux fondements mêmes de notre pacte constitutionnel, il est difficilement compréhensible qu’elle puisse être adoptée par la seule majorité parlementaire sans consultation populaire.
Le débat n’est ni une contrainte ni un obstacle ; il est l’expression la plus pure de la souveraineté populaire.
Une Constitution durable est celle que le peuple s’approprie parce qu’il a participé à son élaboration.
Enfin, il faut attendre pour rester fidèles à ce qui fait la singularité de notre démocratie.
Le Sénégal s’est construit autour d’une culture du dialogue, de la concertation et de la recherche du consensus sur les grandes questions nationales.
Les Assises nationales, les concertations politiques et les dialogues successifs ont toujours traduit cette conviction qu’aucune majorité, aussi forte soit-elle, ne peut prétendre à elle seule écrire les règles fondamentales qui s’imposeront à tous.
Cette tradition démocratique mérite d’être préservée.
Ainsi, la véritable question n’est donc pas « Attendre quoi ? »
La vraie question est de se demander pourquoi se précipiter ?
Pourquoi vouloir faire adopter, dans l’urgence, une réforme aussi profonde alors qu’aucune crise institutionnelle ne l’impose ?
Pourquoi refuser au peuple le temps du débat et le droit de se prononcer ?
Pourquoi considérer que vingt années de réflexions justifieraient soudain l’absence de quelques semaines, quelques mois supplémentaires de concertation
Chers intellectuels vous avez raison de rappeler que la Constitution ne doit pas devenir prisonnière de l’immobilisme.
Mais, vous auriez tout autant raison de reconnaître qu’elle ne doit jamais devenir l’otage de la précipitation.
Entre l’immobilisme et l’empressement, il existe une voie plus exigeante, plus sage, plus prudente : celle de la réflexion, du dialogue, du consensus et du respect de la souveraineté populaire.
Parce qu’une Constitution appartient a tout un Peuple, il vaut toujours mieux attendre quelques semaines pour bâtir un consensus que vivre pendant des décennies avec une Constitution périlleuse et énigmatique.
C’est cela, la responsabilité républicaine.
Par ailleurs, tels de piètres agents marketing, les auteurs du manifeste présentent l’introduction de nouveaux droits-créances comme une révolution constitutionnelle et vont jusqu’à affirmer que, pour la première fois, la Constitution deviendrait un véritable projet de société.
Une telle affirmation ne résiste ni à l’histoire constitutionnelle du Sénégal ni à l’analyse juridique.
En réalité, depuis son indépendance, notre pays s’est construit autour d’une identité constitutionnelle claire : celle d’une République démocratique, laïque et sociale, fondée sur la dignité de la personne humaine, la solidarité nationale, la justice sociale et la promotion des droits économiques, sociaux et culturels.
La Constitution de 2001, enrichie par les révisions successives, consacrait déjà un vaste ensemble de droits fondamentaux ainsi que l’obligation pour l’État de promouvoir le développement humain, l’éducation, la santé, la protection de l’environnement, la transparence dans la gouvernance des ressources naturelles, la préservation du bien public et la solidarité.
Prétendre que le Sénégal découvrirait, aujourd’hui, sa vocation sociale relève davantage du slogan politique que de la vérité historique et constitutionnelle.
Certes, la réforme propose de nouveaux droits, tels que le droit à l’inclusion numérique ou l’accès aux communications électroniques, droits déjà consacré par la Constitution et les lois en vigueur.
Cette dérisoire « constitutionnalisation » de ces petites évolutions peuvent traduire, certes, l’adaptation de la Constitution aux mutations technologiques de notre époque. Mais, elles ne sauraient être présentées comme une rupture de civilisation ou comme l’acte fondateur d’un « nouveau projet de société ».
Une Constitution n’est pas un catalogue de promesses ni un programme de gouvernement.
La véritable question n’est pas de multiplier les proclamations de droits-créances, mais de garantir leur effectivité.
Or, les Sénégalais attendent moins de nouveaux droits écrits que des politiques publiques capables de rendre effectifs ceux qui existent déjà : le droit à l’éducation base essentielle de l’inclusion numérique , le droit à la santé, le droit au travail décent, le droit à la sécurité, le droit à la justice ou encore le droit à un niveau de vie décent à travers l’accès à l’eau potable, à l’électricité...
Donc, le véritable projet de société du Sénégal ne naît pas avec cette réforme.
Il existe depuis des décennies et repose sur les principes fondateurs de notre République.
Il s’y ajoute que la modernisation d’une Constitution ne consiste pas à réécrire, faussement, cette histoire ni à laisser croire que tout commence maintenant, avec un nouveau pouvoir.
Elle consiste à consolider les acquis, à corriger les insuffisances et à renforcer les garanties démocratiques.
Présenter cette révision comme une révolution constitutionnelle revient à effacer, injustement, plus d’un demi-siècle de construction institutionnelle et de progrès démocratique.
Le Sénégal n’est pas une République qui naît en 2026 ; il est une Nation dont la Constitution doit accompagner l’évolution sans renier l’héritage.
Pour terminer, il est particulièrement préoccupant de voir une partie de l’élite intellectuelle sénégalaise renoncer, si docilement, à ce qui constitue pourtant la noblesse de sa mission : nourrir le doute, stimuler l’esprit critique et exiger la confrontation des idées.
En appelant à l’adoption immédiate d’une réforme constitutionnelle profonde et en assimilant toute demande de débat, de concertation ou de consultation populaire à une forme d’immobilisme, ces intellectuels substituent à la culture du consensus celle du fait majoritaire.
Ils semblent, curieusement, considérer que la légitimité numérique dispense de la légitimité démocratique, que la majorité parlementaire suffit à, elle seule, à refonder le pacte constitutionnel de la Nation.
Voilà une conception bien réductrice de la démocratie qui ne doit pas se résumer à compter des voix ; elle consiste, aussi, à écouter les voix.
Une Constitution n’est pas la loi de la majorité contre la minorité ; elle est la règle commune qui protège les unes comme les autres.
Au demeurant, l’histoire retiendra que, face à une réforme susceptible de modifier en profondeur l’équilibre des institutions, certains intellectuels auront préféré la discipline partisane à l’indépendance de l’esprit, la force du nombre à la force de l’argument, la précipitation à la délibération.
En cautionnant un processus qui marginalise le dialogue, ignore les alertes de nombreux citoyens et refuse de soumettre au peuple des changements substantiels de notre contrat constitutionnel, ils prennent une responsabilité qui dépasse le débat du moment.
Car lorsque demain surgiront les conflits de compétences, les tensions entre les institutions ou les contestations de légitimité que cette réforme pourrait engendrer, nul ne pourra prétendre qu’il n’avait pas été averti.
Les grandes crises institutionnelles ne naissent jamais de l’absence d’intelligence ; elles naissent souvent du renoncement des intelligences à exercer pleinement leur devoir de vigilance.
C’est pourquoi attendre…, c’est défendre la République!
Me El Hadji Omar YOUM