18/10/2025
Pas de paix sans justice : contre le théâtre de la réconciliation sous contrôle policier.
J’ai toujours refusé ces “rencontres” entre jeunes et policiers. Ces matchs de football, ces entraînements de boxe, ces tables rondes dites “citoyennes” où l’on prétend rétablir le dialogue entre ceux qui subissent les contrôles au faciès, les humiliations, les coups, et ceux qui incarnent l’autorité armée de l’État.
Ces moments de comédie où le policier, toujours choisi avec soin, souriant, formé à la communication, joue le rôle du “bon flic”, pendant que les jeunes Arabes et Noirs sont mis en scène comme des “partenaires” d’un malentendu collectif.
Comme si la violence policière n’était qu’un problème de communication. Comme si elle n’était pas systémique, structurée, légitimée.
Mais ce n’est pas un malentendu : c’est une domination.
Ce n’est pas une erreur : c’est une structure.
Et ce n’est pas une incompréhension : c’est une hiérarchie raciale et politique qui s’exerce à travers la police.
Le rituel du “dialogue” est un instrument de pacification.
Ces initiatives prétendument citoyennes et soutenues par les communes, les services de prévention, des associations servent un objectif politique clair : pacifier les dominés.
Elles n’ont rien d’un dialogue. Ce sont des dispositifs de gestion du conflit, destinés à contenir la colère populaire avant qu’elle ne devienne politique.
L’État fabrique des espaces de “discussion” pour éviter la confrontation avec la réalité du pouvoir. La réconciliation est brandie comme remède universel à des violences qui ne sont pourtant pas accidentelles, mais structurelles.
Ces “rencontres” entre jeunes et policiers ne cherchent pas la vérité. Elles cherchent le silence. Elles déplacent la question du pouvoir vers celle du “dialogue”.
Elles remplacent la responsabilité par l’émotion.
Elles transforment la violence en pédagogie.
C’est ce que Frantz Fanon appelait déjà, dans Les Damnés de la Terre (1961), la politique de la pacification coloniale : cette manière qu’a l’État colonial de parler de “paix” et de “coexistence” alors même que l’ordre reste violent, raciste, inégalitaire. Aujourd’hui, c’est la même logique qui s’applique dans les quartiers populaires : faire taire les humiliés, donner bonne conscience à l’institution.
Et le scénario se répète, encore et encore.
Après chaque mort entre les mains de la police, Adil, Mehdi, Lamine, Ibrahima, Sabri, Mawda,... vient le même processus de mise en scène.
Le silence d’abord. Puis la récupération symbolique.
On inaugure une plaque commémorative, un terrain de sport, une plaine de jeux, une place ou un parc au nom de la victime.
On invite la famille, les associations, les caméras.
Et bien sûr, les autorités communales sont présentes, ces mêmes autorités qui, rappelons-le, sont cheffes de police.
Mais jamais, sur ces plaques, on ne lit les mots : “Tué par la police.”
Jamais.
On gomme le crime pour n’en garder qu’un souvenir aseptisé.
On transforme la douleur en décoration urbaine, la mort en outil de cohésion sociale.
C’est la gestion symbolique du deuil : un dispositif de pacification des mémoires, exactement comme les anciens empires coloniaux rebaptisaient leurs exactions en “erreurs de parcours”.
Pendant ce temps, la justice raciale belge, sélective, lente, complice, finit toujours par acquitter les assassins.
Affaire classée. Non-lieu.
Le système se lave les mains du sang qu’il a versé.
Et quand vient le théâtre de la “rencontre” entre la famille et le policier meurtrier, tout est bouclé : le deuil est confisqué, la vérité effacée, la colère neutralisée.
Mais qu’attendre d’une justice qui se satisfait de ce théâtre morbide ?
On pourrait presque imaginer le juge déclarer :
“Je vois que justice a déjà été rendue : il y a eu reconnaissance, dialogue, commémoration. L’affaire peut être classée.”
Voilà la mécanique du non-lieu transformée en liturgie du pardon.
Voilà la justice réparatrice dévoyée en instrument de gestion émotionnelle.
Or la justice réparatrice, dans son sens originel, suppose la reconnaissance d’un tort, l’aveu d’une faute, une volonté de réparation réelle, on ne peut réparer ce qui n’a pas été reconnu comme brisé.
Or dans les cas de violences policières, l’État refuse toujours de reconnaître la faute. Il nie la dimension raciale des crimes, il protège ses agents, il criminalise les victimes.
Dans ces conditions, parler de “réconciliation” est une insulte.
La justice réparatrice devient un outil de blanchiment moral et institutionnel.
Un dispositif de communication où l’État se met en scène comme bienveillant, humain, prêt à “écouter”.
La fausse symétrie entre l’opprimé et l’oppresseur.
On ne met pas une victime de viol en face de son agresseur pour lui dire :
“Parle-lui, comprends-le, peut-être qu’il ne voulait pas te faire du mal.”
On ne demande pas à une femme battue de “pardonner” à celui qui la détruit.
Alors pourquoi demander à une mère, à un frère, à un quartier de dialoguer avec la police qui a tué ?
Cette symétrie est obscène.
Elle nie la hiérarchie de la violence.
Elle nie la matérialité du racisme d’État.
Elle fait comme si les rapports entre les jeunes et la police étaient “équilibrés”, “mutuellement problématiques”.
Or il n’y a rien d’égal dans la relation entre un jeune désarmé et une institution armée, protégée, légitimée.
Il n’y a rien de symétrique entre ceux qui subissent la terreur policière et ceux qui la produisent.
Le racisme d'Etat est un système de gestion différentielle de la vie et de la mort : il décide de qui mérite la protection, et de qui mérite la punition.
Dans ce système, les jeunes racialisés sont du côté des punissables, les policiers du côté des intouchables.
Cette mise en scène du pardon avant la justice rappelle les techniques coloniales de pacification.
La colonisation n’était pas seulement une conquête militaire, mais une “politique de gestion des corps et des affects”.
Le colonisateur parlait de “paix”, de “civilisation”, de “réconciliation”, pendant qu’il maintenait la domination raciale.
Aujourd’hui, le langage du dialogue entre jeunes et policiers joue le même rôle : désamorcer la conflictualité politique, empêcher la contestation, et préserver la légitimité de la violence d’État.
Ces dispositifs émotionnels et symboliques, plaques, hommages, rencontres, fonctionnent comme des prolongements de la colonialité du pouvoir : ils transforment les crimes en “accidents”, les victimes en “héros du vivre-ensemble”, et les oppresseurs en “partenaires de la paix sociale”.
Justice d’abord, dialogue ensuite.
Oui, un jour, peut-être, les familles voudront parler, échanger, pardonner même.
Mais ce jour-là ne peut venir qu’après la reconnaissance du crime, la condamnation des responsables, la transformation structurelle de l’institution policière.
Pas avant.
Parce que tout pardon imposé avant la justice est une trahison.
Une trahison de la mémoire des morts, de la dignité des vivants, et du combat des familles.
C’est pourquoi je refuse ces initiatives de façade.
Parce qu’elles ne cherchent pas la paix, mais le silence.
Parce qu’elles ne réparent pas les blessures, elles les enfouissent.
Et parce qu’elles transforment les victimes en complices de leur propre effacement.
La justice réparatrice commence là où la justice a accompli son devoir.
Pas dans une salle de sport, pas autour d’un ballon, pas sur une plaque inaugurée en grande pompe.
Tant que la police tue et que la justice acquitte,
tant que les familles pleurent et que les bourreaux sourient,
il ne peut y avoir ni paix, ni réconciliation, ni confiance.
La volonté de se rencontrer est commune entre la mère de Fabian et le policier, impliqué dans la mort de l'enfant de 11 ans, depuis le drame du 2 juin dernier. Ils se verront bientôt dans un cadre de justice restauratrice.