06/09/2026
“Pedigree” et “Je me souviens”
Si je vous dis Georges Simenon, vous ne pouvez pas ne pas connaître. Il est l'un des romanciers francophones les plus exportés et les plus traduits dans le monde. Mais ce n'est pas du Commissaire Maigret ou de l'une de ses enquêtes dont je voudrais recommander la lecture.
Non! C'est prioritairement au public liégeois et aux touristes qui visiteraient ou visiteront peut-être un jour la ville de Liège que je m'adresse et à qui je conseille de lire “Pedigree” et “Je me souviens”, dans l'ordre qu'il leur plaira car ce sont les deux facettes d'une même œuvre autobiographique.
Il faut savoir qu'un médecin (fort peu fiable au demeurant) avait en 1941, informé Georges Simenon d'un bien funeste diagnostic : il ne lui restait au maximum que deux ou trois ans à vivre.
Nous étions alors au début de la Seconde Guerre mondiale et le romancier venait d'être père pour la première fois. Compte tenu du peu de temps qu'il lui restait à vivre, Georges Simenon a souhaité raconter à son fils, Marc, son enfance à lui. Il a voulu que Marc puisse un jour lire et apprendre le ressenti de son père au même âge, qui étaient ses parents, ses grands-parents et leurs familles respectives. Il a voulu raconter la ville qui l’a vu naître, les rues, les commerces, le quartier d'Outremeuse d'où Désiré Simenon, le père de Georges et sa famille étaient originaires.
Il a raconté cela dans “Je me souviens” et plus t**d, il a romancé et étoffé ce récit autobiographique, en changeant certains noms (la famille Simenon devenant les Mamelin, sa mère, Henriette Brüll devenant Élise Peters) et l'existence de son frère Christian Simenon, né trois ans après lui, totalement passée sous silence dans “Pedigree”.
Il ne s'agit ni dans l'un des ouvrages, ni dans l'autre, d'une intrigue policière mais plutôt d'une ambiance, d'une galerie de personnages dépeints avec réalisme, d'un témoignage historique sur le déroulement du quotidien de la classe moyenne émergente du début du 20e siècle.
Dans son récit, Georges Simenon oppose deux visions de la vie que cristallisent ses parents :
- Celle de sa mère qui se désole à voir toujours le verre à moitié vide et qui est perpétuellement à l'affût du prochain malheur dans une vie où elle a le sentiment de vivre avec “le strict minimum”.
- Et puis celle de son père, Désiré, heureux de vivre, sans ambition professionnelle ou sociale, qui se contente de ce qu'il a et du verre à moitié plein d’une existence où, au contraire de son épouse, il lui semble “ne manquer de rien”.
À la lecture de ces deux livres, j’ai été surprise de constater qu'entre le Liège du début du 20e siècle que Simenon avait connu, et la ville que j’ai fréquentée, enfant, durant les Golden Sixties, il demeurait énormément de ressemblances : l'effervescence de la période de Saint Nicolas, les traditions culinaires et pâtissières, les clivages entre les enfants du monde ouvrier et ceux de la bourgeoisie ainsi que le modus vivendi des collèges de l'enseignement catholique liégeois…
Mais ce qui m'a encore fait rire le plus, c'est la réaction de la grand-mère paternelle de Georges Simenon lorsqu'elle fut bien obligée de rendre visite à Henriette, sa bru qu'elle n'affectionne guère, au lendemain de son accouchement, rue Léopold, à l'étage de la Chapellerie Cession.
La grand-mère voit le nourrisson et s'exclame en wallon : “Qué laid effant ! Il est vert !”
Ah ! Si seulement, la mère de Désiré Simenon et grand-mère de Georges, avait pu savoir qui ce “laid enfant” allait devenir quelques décennies plus t**d…
Mais quelle revanche prise, rétrospectivement, sur cette appréciation malveillante destinée à blesser une belle-fille qui avait le tort de ne pas être de Liège et encore moins d'Outremeuse, ce quartier que l'on appelait encore à mon époque, le “Dju dla”, qui voulait dire l'au-delà (sous-entendu de la Meuse) et donc l'Outremeuse avec ses ruelles étroites et ses quartiers populaires où se célèbre encore avec faste, de nos jours, le 15 août, la Fête de la Vierge Noire.