02/09/2017
http://plus.lesoir.be/111910/article/2017-09-02/comment-jai-grandi-sur-les-bancs-de-football-de-lequipe-de-schaerbeek
Comment j'ai grandi sur les bancs de football de l'équipe de Schaerbeek par GENEVIÈVE DAMAS ( COMÉDIENNE, METTEUR EN SCÈNE ET AUTEURE BELGE CONTEMPORAINE) que nous recevions fin 2014 dans nos locaux de Beauval. (Le Soir du samedi 2 novembre 2017)
Au football comme ailleurs, il y a les Belges d’origine belge et ceux d’origine étrangère, une première et une seconde division. Il y a un an, la romancière Geneviève Damas inscrivait son fils dans le club de Schaerbeek. Récit d’une année d’anecdotes et de vrais apprentissages sur notre société.
Août 2016, ... mon fils commence à s’entraîner dans un club de foot de Schaerbeek où il est le seul Belge d’origine belge. En l’accompagnant aux entraînements et aux matchs, je me lie d’amitié avec d’autres mères, d’origine musulmane, pour la plupart voilées. Nous parlons des heures à bâtons rompus. Je suis touchée par leur rage de s’intégrer dans la société, leur franc-parler, leur chaleur et surtout leur générosité. Je contacte Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du Soir, pour lui proposer des chroniques hebdomadaires destinées à faire entendre le ressenti de ces femmes. Elle me met en garde : « Une fois que tu auras commencé à publier, elles ne te parleront plus librement. Prends des notes durant toute l’année et reviens-nous à l’été. » C’est ce que j’ai fait. Vendredi, chez Carrefour, j’ai croisé celle que j’appelle Yousra dans la chronique et lui ai annoncé que j’allais raconter ce que nous avons vécu ensemble durant la saison footballistique. Elle a souri : « Parle de nos combats, Geneviève. Il y a encore tant de choses à faire. »
Mai
Depuis des mois, mon fils supplie qu’on l’inscrive au foot. Au début, je ne suis pas enthousiaste. Le foot, ce sera l’esclavage. Mais Ludo est coriace. Fin mai, j’entame les démarches. C’est trop t**d. Tous les clubs de proximité sont complets sauf un petit qui a très mauvaise réputation, un des derniers du classement. C’est là qu’ira jouer Ludo.
Juin
J’ai apporté les droits d’inscription, 400 euros en liquide. Il y a un monde fou : des pères de famille, des grands-pères et des jeunes, tous d’origine étrangère. Chacun attend de manière respectueuse. Inscrire un enfant au club de foot peut inverser l’avenir. Un homme, en bleu de travail, maculé de taches de peinture, pose sa main sur l’épaule de son fils, tiré à quatre épingles, en tee-shirt Armani, jeans dernier cri, baskets rutilantes et cheveux gominés. Ici, chacun vient présenter ce qu’il a de plus cher, espérant que sa progéniture aura le destin d’un Messi.
Août
Au secrétariat, une jeune fille d’origine turque remet les équipements aux parents. Je suis la dernière arrivée. Elle insiste pour me servir en premier. À côté de moi attend une femme africaine, portant un bébé. Je dis : « Madame était avant moi. » Réponse de la secrétaire : « On vous sert d’abord. » La mère africaine abonde dans le même sens. Et je comprends que, même ici, il y a les Belges d’origine belge et ceux d’origine étrangère, une première et une seconde division.
Septembre
Aujourd’hui, l’équipe de Ludo joue contre Anderlecht. En le conduisant au vestiaire, je croise les mauve et blanc, sponsorisés par la plus grande banque du pays. L’équipement de mon fils n’affiche que la petite auto-école turque de proximité. Nous attendons l’entraîneur, en pure perte.
Le match commence. Nos mômes font tout ce qu’ils peuvent mais, en quelques minutes, le score est de six à zéro. Ludo me lance des regards désespérés. Face aux cinq coachs d’Anderlecht qui crient à leurs mômes ce qu’ils doivent faire, le match semble plié. Au bord du terrain, les mères anderlechtoises, couvertes de bijoux, manucurées et permanentées, encouragent leur progéniture à coup de vivats et d’applaudissements. Juste à côté, nous, les mères du petit club, formons un groupe terne et abattu. Je suis la seule non voilée et sens monter en moi un sentiment d’injustice terrible. C’est la première fois que je me trouve du côté de ceux qui se battront jusqu’au bout en pure perte, boiront la coupe jusqu’à la lie.
C’est alors qu’une mère m’adresse la parole : « Vous trouvez ça normal qu’il n’y ait personne pour coacher nos petits ? On se prend une raclée. Toujours, on se prend des raclées. » Une autre renchérit : « C’est injuste. » Elles me regardent. Comme si j’avais un pouvoir qu’elles n’ont pas. Je me lève, monte sur le terrain et fonce vers les responsables du petit club qui discutent nonchalamment devant les tribunes. Je dis : « Nos petits sont tout seuls. Ils ne font qu’encaisser, ils n’apprennent rien. Ce n’est pas du sport, ça. » Un homme en chemise m’interrompt : « Il y a un problème, Madame ? Je suis le coordinateur. » Je m’emb***e : « Nous, les mères, on nous a demandé de payer une cotisation, d’arriver à l’heure, d’acheter un équipement, on le fait. Alors l’entraîneur doit être présent, c’est la moindre des choses. On joue contre Anderlecht, les premiers du classement. » Il me répond que l’entraîneur a appelé le matin même pour annoncer qu’il partait en vacances. C’est une faute grave, il a déjà entamé les démarches pour engager un nouveau coach. Puis, il se détourne, marquant ainsi que l’incident est clos. Je répète qu’il y a un match à jouer, que quelqu’un doit assister nos petits et j’apostrophe un grand type avec une queue de cheval : « Vous êtes entraîneur ? », il fait signe que oui, mais il s’occupe des grands, pas des petits. Je lui demande de venir avec moi. Il rechigne. J’insiste jusqu’à ce qu’il me suive. Nous revenons près des petits. Trois goals supplémentaires ont été encaissés.
Je suis debout, derrière le grillage. Les mères de notre équipe se sont levées, elles aussi, et nous crions : « Allez Schaerbeek ! » Je lance à Ludo : « Essaie d’en mettre au moins un, pour l’honneur. » Et l’entraîneur à queue de cheval assène les consignes : s’écarter, faire des passes, protéger le goal et, tout à coup, quelque chose comme un frémissement d’équipe survient et arrive le premier but, puis le deuxième et un troisième. Trois contre Anderlecht qui finira par en marquer 12, mais l’honneur est sauf.
Les enfants sont repartis dans les vestiaires, il ne reste que nous, les mamans, au bord du terrain. Il y a Hind, ancienne secrétaire de direction, très fine, maquillée, distinguée, qui porte un voile de couleur ; Yousra, au foyer, plus ronde qui a quatre enfants ; Nisrine et ses trois garçons pleins de vie et Hayat, qui ne veut pas qu’on la prenne en photo parce que son mari n’aime pas ça. Yousra me lance : « Tu n’as pas eu peur. Tu es montée sur le terrain. Moi, je n’aurais jamais osé. » Je répète qu’il faut toujours dire ce qui ne va pas. « On n’arrête pas mais personne ne nous entend. » Nisrine confie : « On finit toujours par avoir la même chose que les Belges, mais on doit se battre sans arrêt. On ne peut faire confiance à personne. C’est épuisant. » Je demande : « Tu es belge, non ? Nous avons la même carte d’identité, n’est-ce pas ? »
Octobre
Au bord du terrain, Yousra, Hind, Nisrine et Hayat sont assises sur une grande couverture. Dès qu’elles m’aperçoivent, elles font de grands signes : « Geneviève, viens t’asseoir ! » Nous observons le nouvel entraîneur, motivé et doux avec nos enfants. Je pense au renoncement que cela doit être pour ce jeune homme qui a rêvé d’être footb***eur de gérer des mioches courant dans tous les sens.
Puis nous parlons école. Hind a mis ses enfants dans un établissement musulman. Il y en a trois à Bruxelles, m’explique-t-elle. Je demande si les cours sont donnés en arabe. « Non, c’est un enseignement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, sauf que le cours de religion est islamique. L’école innove, la cantine est bio, tout est en bois pour que les enfants aient un contact sain avec la matière. » Nous abordons la question du voile, Hind et Yousra sont particulièrement remontées : « C’est ridicule, comme si nos maris nous forçaient à le porter. » « Moi, dit Hind, j’ai décidé librement de recommencer à le mettre. » Puis elles racontent l’endroit d’où elles viennent : « Le Maroc, me dit Yousra, si tu travailles, c’est mieux qu’ici, sauf pour les soins de santé. » D’autres sont originaires d’Istanbul : « Erdogan, lance Hayat, c’est vraiment un bon président ! » La réaction des autres ne se fait pas attendre : « Tu es f***e, tu as vu ce qu’il fait de ton pays ! » Hayat évoque alors l’Iran, un pays si bien géré – décidément, ses conceptions sont aux antipodes de celles des autres – et comme je leur raconte que j’habite rue Max Roos où l’on a découvert une bombe après les attentats du 22 mars, Yousra lance que les terroristes sont perdus pour l’islam. Je parle de Saïd, notre épicier, qui pense que la Belgique n’est plus un pays pour faire grandir des enfants musulmans. Hind opine : « C’est dur à présent. » Son regard s’assombrit, elle évoque Loubna, son amie, prof de gym, musulmane, femme formidable, morte dans le métro en laissant deux petits derrière elle : « La Belgique a laissé faire ces attentats, Geneviève, comment tu imagines que les services secrets n’aient pas été au courant ? Ils cherchent juste un prétexte pour aller en Syrie à cause de l’or. La mort du patron de Total, c’est aussi un attentat. » Je tombe des nues, car je suis à cent lieues d’imaginer que mes amies voilées lisent les journaux, connaissent Christophe de Margerie : « La guerre en Syrie, c’est pour l’or, Total l’a découvert, alors il était devenu encombrant. La presse, c’est uniquement de la propagande. »
Fin de l’entraînement. Nos enfants repartent en rang vers les vestiaires en chantant : « On va gagner, on va gagner. » En temps normal, ce genre d’attitude me hérisse. Mais là, je vois tous ces petits qui y croient, malgré qu’ils aient perdu tous leurs matchs, qui s’accrochent, en dépit de tout, à l’idée qu’un jour, elle finira par arriver, leur part de lumière. Cette part à laquelle chacun a droit.
Novembre
Demain, le club joue contre l’Union saint-gilloise, les deuxièmes du classement. Dans le vestiaire, Nisrine, demande si elle peut faire la route avec moi. « Tu vas vraiment la prendre dans ta voiture ? », s’étonne ma fille.
En route, Nisrine raconte qu’elle a étudié le stylisme au Maroc, elle était la première de sa promotion : « Quand je suis arrivée ici, j’ai fait une année complémentaire, première aussi. La mode, avec un voile, c’est difficile. Avec mon CV, j’avais beaucoup d’entretiens d’embauche et quand j’arrivais, ils disaient : «Pas avec un voile». Finalement, j’ai été embauchée mais, au bout de quelques mois, mon foulard a posé problème et ils m’ont mise dehors. Seulement, sur le papier, ils ont écrit : «problème économique». Alors, j’ai fait du nettoyage mais j’ai eu des problèmes de dos. Aujourd’hui, je ne peux plus travailler, je suis prise en charge par la mutuelle, je vais chez le kiné toutes les semaines, des fortunes, quand je rentre le soir, ça va, mais dès le lendemain, j’ai mal de nouveau. » Je lui suggère d’aller voir un ostéopathe. « Un osthéo-quoi ? », elle n’en a jamais entendu parler. Plus t**d, elle ajoute que porter le voile est pour elle une nécessité : « Enfant, j’ai eu un choc et perdu tous mes cheveux. Maintenant, dès que je suis inquiète, cela recommence, alors il vaut mieux que je le porte. »
Plus t**d, au bord du terrain, avec mes amies, nous parlons de l’éducation des enfants et je suis soufflée de celle qu’elles donnent aux leurs. La majorité est inscrite au Koninkijk Atheneum Etterbeek, en néerlandais, parce qu’elles espèrent que l’école jouera son rôle d’ascenseur social. Les enfants font du sport – natation, danse –, de la musique – piano. Le dimanche, ils apprennent l’arabe. Certains suivent aussi des cours d’anglais. Je vois toutes ces mères qui, pour la plupart, ont peu étudié, dont les maris travaillent dans le bâtiment, le nettoyage ou comme taxi la nuit, qui se battent pour que leurs enfants aient une autre vie que la leur. « Mon fils est en première médecine, dit Yousra, tu n’imagines pas comme je suis fière. » Malgré qu’il ait travaillé d’arrache-pied, il double sa première, même s’il a des dispenses. Et j’entends tout ce qu’il faut mettre en jeu pour réussir ici, maîtriser le français, acquérir les codes éducatifs, culturels, politiques, sociaux qui permettront de devenir un acteur qui compte dans notre société. Tout cela que l’on intègre instinctivement quand on est né ici, mais si difficile à capter et à transmettre quand on vient d’ailleurs. Ces murs invisibles, infranchissables, comme les grillages qui séparent les supporters dans les stades.
Décembre
Match à domicile contre les deuxièmes du classement. C’est un jour de chance pour les nôtres qui mènent six-cinq. J’échange quelques mots avec un père de l’équipe adverse. Il ne décolère pas : « Nous devons nous défaire de notre entraîneur. Un match comme ça, c’est une honte. Le score devrait être de 20-3. » Je réponds que j’apprécie le suspense au bord du terrain : « Il n’y a aucun plaisir à assister à des laminages en règle. » Nos petits ont gagné, grâce à Alkan, un enfant albanais qui semble voler sur le gazon tant il est partout. Nisrine, Hayat, Hind, Yousra et moi sommes si fières. Comme s’il était possible, l’espace d’un instant, d’effacer cette fichue fracture sociale.
Janvier
Au bord du terrain, nous, les mères. Rodica, Roumaine d’origine, travaille comme aide ménagère pour une société de titre-service. Elle confie qu’elle ne retournera jamais dans son pays : « On ne peut pas y dire ce qu’on veut. Ici, on peut manifester ; là-bas, les gens ont peur de tout. » « C’est pareil au Maroc, lance Hind, tu manifestes, on te jette en prison et tu disparais pour toujours. Ici, on a un bon gouvernement, il faudrait que tous les pays soient comme ça. » « J’ai une amie atteinte de leucémie, reprend Rodica. Dans mon pays, on lui donnait deux mois à vivre. Ici, elle a guéri. Avant de partir, elle disait : «Mon voyage ne sera que de courte durée.» Maintenant, elle pense comme moi : plus jamais la Roumanie. »
À la fin de l’entraînement, Hind harponne le coordinateur : « Quand nous sommes arrivés au match la semaine dernière, il n’y avait personne du club pour accueillir nos enfants. » Il s’excuse, explique qu’il est débordé et propose qu’à l’avenir, un parent s’en occupe. « Excellente idée », dis-je spontanément. Yousra m’entraîne à l’écart : « Geneviève, hors de question qu’on le fasse. Si on avait payé 200 euros de cotisation, d’accord. Mais on paie 400 comme dans les autres clubs, il faut qu’ils s’occupent de nous pareil ! » Je ne suis pas d’accord. Il ne faut pas attendre que la solution vienne du club, à nous de la prendre en charge. Elle me regarde comme si je ne comprenais rien à rien. Je voudrais lui parler de la faillite de l’État-providence, de mes théories relatives à l’inertie du corps social, mais je me tais. Pour elle et sa famille, il s’agit d’appartenir à une société de manière pleine et entière avec son lot de droits et devoirs, de ne pas végéter sur les bancs de réserve – quatre cents euros sont le gage de cet espoir-là –, pour moi, la question est réglée depuis longtemps.
Février
J’échange quelques mots avec Mohamed, un des rares pères qui attend au bord du terrain. Je ne sais jamais si je dois lui serrer la main pour le saluer. Aujourd’hui, il me la tend spontanément : « Vous, vous êtes comme moi, tout le temps là. » Je souris. Il m’apprend que pour le match du lendemain, il n’aura qu’un seul de ses fils sur le terrain. Je m’étonne. « Dans l’équipe de mon aîné, ils sont trop nombreux, alors, ils font une tournante. Mais le plus jeune joue chaque semaine. » Je réponds que tant que c’est équitable, il n’y a pas de problème. « Exactement, répond-il. Si c’est injuste, je me battrai. » Équité, un mot qui revient sans cesse dans les vestiaires et au bord du stade. Qui importe tant aux pères et aux mères d’ici. Que, dans ce monde clos, à l’abri de celui du dehors, plus malléable que celui du dehors, où les parents jouent le rôle de garde-fous, chacun travaille à une forme de justice, basée sur le travail, la rigueur, l’engagement. Un laboratoire social.
Mars
Aujourd’hui, match contre Etterbeek. Nous arrivons à 8 h 15. Le stade est désert, juste quelques familles de notre club. Il fait cru dans la lumière froide du matin. Très vite, nous, les mères, revenons à la politique : « Il faudrait que tous les peuples vivent en paix, confie Hind. Ici, les Belges ont peur de nous, ils ne nous connaissent pas, ils veulent qu’on rentre au pays. Si nos gouvernements étaient meilleurs, vous viendriez chez nous et ce serait un échange. Quand nous avons eu l’indépendance, nous avons pensé que nous serions libres, mais les Occidentaux ont gardé le contrôle. Nous sommes vidés de l’intérieur alors que l’Afrique regorge de richesse, tu comprends ça, toi ? »
Nos enfants perdent le match de justesse après s’être battus comme des beaux diables. Il commence à pleuvoir à verse. Je suis tête nue. Yousra met sa capuche sur sa tête, défait son voile et me le tend : « Tu vas tomber malade. » Je le pose sur ma tête. Ma fille me regarde, interloquée : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu deviens comme elles, maintenant ! »
Avril
Aujourd’hui, nous jouons contre un club sélect de Woluwe-Saint-Lambert, niché dans un trou de verdure, à mille lieues de notre club enserré dans le béton.
Le match commence. Au bord du terrain, de chaque côté, les parents. Ceux de l’équipe adverse, très smart, polos Lacoste, pulls Ralph Lauren, chaussures New Balance, lunettes de soleil dernier cri. Nous, très voiles, très pantalons maculés de taches de peinture, sans lunettes de soleil.
Au bout de quelques minutes, nous comprenons que l’arbitre à la solde du club adverse est un bras cassé, incapable de suivre la b***e. Il ne siffle pas les fautes, les coups, les mauvais tacles en notre faveur. Au bord du terrain, nous marquons fermement notre mécontentement. La tension monte. Dès la première mi-temps, un père de l’équipe de Woluwe attrape un des nôtres par le col : « Tu vas te calmer, racaille ? » Je m’interpose : « C’est un jeu, on se calme. » L’agressivité est palpable, il faudra interrompre l’échange, nous n’irons pas jusqu’aux tirs au but. En sortant du stade, l’un des nôtres crie à l’intention des parents de l’équipe adverse : « On est nés à Schaerbeek, on a grandi avec les Lions ! » Et là encore, nous voilà à deux doigts d’en venir aux mains. Parce qu’elle est là, la rage de se sentir relégué – en dépit des années, des efforts, de la bonne volonté – en deuxième provinciale alors qu’on mériterait de jouer en première division, comme les autres. Cette rage qui gronde et qui grandit, dont il adviendra quelque chose, forcément. Le pire – destruction, violence et désespoir – à l’image de ces supporters qui, en quelques minutes, anéantissent tout sur leur passage, irrémédiablement. Le meilleur, si nous sommes à même d’ouvrir le jeu parce que tous, enfants sur le terrain, parents tout au bord, mettent en œuvre ce qu’ils peuvent pour que quelque chose d’autre arrive, quitter définitivement les bancs de réserve, entrer dans cette lumière pleine et entière et, à l’image d’un Marouane, rejoindre les Thibaut, les Eden et les Kevin.
Par Geneviève Damas (Le Soir du 2 septembre 2017)