02/12/2026
𝐋𝐞 𝐐𝐮𝐞́𝐛𝐞𝐜, 𝐥𝐚 𝐬𝐨𝐜𝐢𝐞́𝐭𝐞́ 𝐥𝐚 𝐦𝐨𝐢𝐧𝐬 𝐚𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐜𝐚𝐢𝐧𝐞 𝐝’𝐀𝐦𝐞́𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐝𝐮 𝐍𝐨𝐫𝐝
𝑝𝑎𝑟 𝑅𝑒́𝑚𝑖 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜𝑒𝑢𝑟, 𝐹𝑟𝑎𝑛𝑐𝑜-𝐴𝑚𝑒́𝑟𝑖𝑐𝑎𝑖𝑛, 𝑎𝑛𝑎𝑙𝑦𝑠𝑡𝑒 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑒𝑡 𝑎𝑛𝑐𝑖𝑒𝑛 𝑑𝑖𝑟𝑒𝑐𝑡𝑒𝑢𝑟 𝑑𝑒 𝑐𝑎𝑚𝑝𝑎𝑔𝑛𝑒𝑠 𝑝𝑜𝑙𝑖𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒𝑠 𝑎𝑢 𝑁𝑒𝑤 𝐻𝑎𝑚𝑝𝑠ℎ𝑖𝑟𝑒, 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑒𝑢𝑟 𝑒𝑠𝑡 𝑖𝑛𝑠𝑡𝑎𝑙𝑙𝑒́ 𝑎̀ 𝑀𝑜𝑛𝑡𝑟𝑒́𝑎𝑙 𝑑𝑒𝑝𝑢𝑖𝑠 2015.
[Prenez note que cette lettre ouverte a été publié dans le Devoir.]
À l’heure où le mot souveraineté revient au centre du débat public et où le président américain se permet de lancer l’idée provocatrice d’un Canada comme « 51e État », il est utile de rappeler une réalité méconnue — y compris par de nombreux Québécois. Je viens de l’État voisin, le New Hampshire : un territoire sans impôt sur le revenu ni taxe de vente, avec très peu de programmes sociaux et un ADN profondément libertarien. C’est précisément ce contraste qui m’amène à écrire qu’au sein de l’Amérique du Nord, le Québec représente une exception majeure. Sur le plan social, culturel et politique, c’est même la société qui ressemble le moins au modèle américain dominant.
On parle souvent du Québec à travers le prisme linguistique ou constitutionnel. Beaucoup plus rarement à travers ses choix de société. Pourtant, lorsqu’on prend un pas de recul, le portrait est saisissant.
D’abord, la structure même de la vie privée diffère. La majorité des Québécois ne se marient pas. Lorsqu’ils le font, depuis 1981 (avec la révision du Code civil), les femmes peuvent garder leur nom de naissance et le transmettre à leurs enfants — une norme juridique et culturelle qui surprend encore ailleurs sur le continent. Le Québec est aussi l’une des sociétés les plus laïques d’Amérique du Nord. La religion joue un rôle marginal dans l’espace public et dans les décisions politiques. Cette réalité tranche radicalement avec celle des États-Unis, où la foi demeure un moteur central du débat social et électoral.
Sur le plan de l’éducation, le Québec se distingue tout autant. Il offre l’un des accès universitaires les plus abordables du continent, avec des droits de scolarité parmi les plus bas, loin du modèle américain dominé par des institutions à but lucratif et un endettement étudiant massif. Ici, l’éducation est pensée comme un bien collectif, non comme un produit.
Même chose pour la petite enfance. De 1997 jusqu’à février 2025, le Québec a été le seul État en Amérique du Nord à offrir un réseau universel de services de garde. Les résultats sont mesurables : le Québec affiche l’un des plus hauts taux de participation des femmes au marché du travail. C’est le fruit d’un choix de société assumé : investir dans les familles pour libérer le potentiel économique et professionnel des femmes.
En 2014, le Québec est aussi devenu la première province canadienne à légaliser l’aide médicale à mourir. Qu’on y soit favorable ou non, ce geste témoigne d’une approche profondément différente des questions éthiques : une société qui privilégie l’autonomie individuelle, la compassion et la responsabilité collective, plutôt que la moralisation ou l’interdit religieux.
À cela s’ajoute un ensemble de protections rarement égalées sur le continent : droits des travailleurs, des consommateurs, des locataires. Ici, même les partis de centre droit appuient des projets d’énergies renouvelables, des pôles d’innovation verte et des partenariats publics. Le consensus de base est clair : l’État a un rôle à jouer dans la transition énergétique et dans l’organisation du développement économique.
Plus fondamentalement encore, le rapport à l’impôt révèle une fracture culturelle profonde. Au Québec, payer des impôts est généralement perçu comme une contribution normale à la société. Au New Hampshire, l’absence d’impôt sur le revenu et de taxe de vente est une fierté identitaire. Mais elle vient avec un prix : infrastructures fragiles, filet social minimal, services publics limités. Deux visions du vivre-ensemble s’opposent.
Le Québec a choisi l’autre voie. Celle d’un État social, imparfait, certes, mais structurant. Celle d’une solidarité institutionnalisée. Celle d’un modèle où la réussite individuelle s’inscrit dans un cadre collectif.
Tout n’est pas parfait. Il reste énormément à faire en matière de logement, d’itinérance, de lutte contre les inégalités, de reconnaissance des minorités et d’ambition climatique. Mais à ceux qui se disent indépendantistes « à condition » que le Québec devienne un État résolument progressiste, je réponds ceci : si l’on compare au reste du continent, nous y sommes déjà largement. Le Québec incarne, dans les faits, une option nord-américaine au modèle américain.
Je tiens aussi à préciser une chose essentielle : je reconnais pleinement que les Premières Nations se situent au-delà de ce cadre. Elles étaient ici bien avant que les Amériques ne soient « américanisées » par le capitalisme et l’ordre colonial. Leurs visions du territoire, de la communauté et du vivant précèdent — et défient encore — nos modèles contemporains.
Pourquoi parle-t-on si peu de tout cela ? Pourquoi ces différences fondamentales sont-elles si rarement mises en lumière ? Peut-être parce qu’elles sont devenues normales pour ceux qui vivent ici. Peut-être aussi parce que le Québec est souvent raconté de l’extérieur, à travers un prisme qui ne lui correspond pas.
Mais à l’heure où les repères démocratiques vacillent ailleurs, où le modèle américain montre ses fractures, il est temps de nommer ce que le Québec est déjà : une société distincte, profondément non américaine dans ses valeurs, ses institutions et ses choix collectifs.
Ce n’est pas un slogan. C’est un constat.