04/04/2026
Rosa rose et Johnny
Rosa rose comme aimait l’appeller mon père, avait un petit rituel dont personne n’aurait pu la priver. Avec assiduité et hardiesse elle descendait l’escalier menant à son jardin une marche à la fois et bien cramponnée à la balustrade. Un parcourt qui trahissait son âge avancé et la passion qu’elle entretenait envers ce havre de paix où le temps suspend son vol au-dessus des rosiers, pivoines et plantes en tous genres.
À une époque où les rejets industriels de notre petite ville donnaient à la rivière qui bordait notre logement des couleurs dignes des plus belles cartes postales de la mer des caraïbes, ce passage obligatoire dans ce jardin aux vives couleurs et entretenu avec passion, agrémentait mes fins de journées d’écolier. J’avais plaisir à voir Rosa rose manipuler son petit sécateur avec dextérité à l’ombre du vieux pommier en fleurs, sous un soleil nimbé par la fumée des usines.
Parfois mon père s’y arrêtait pour échanger quelques mots le temps de griller une ou deux ci******es. Chevauchant une chaise, débardeur et pantalon souillés suite à une dure journée de travail. Il entretenait la même passion pour les machines, que Rosa rose pour ses fleurs. Lorsque la sonnerie du téléphone nous réveillait en pleine nuit, nous savions qu’une pompe ou un moteur quelconque venait de rendre l’âme à l’usine. Johnny enfilait ses bottes de travail et quittait discrètement la maison, une fois de plus, pour accomplir son devoir. Il y a bien une nuit où je l’ai vu chausser ses bottes sans donner suite à ce rituel. Cette nuit-là, la voisine victime de somnambulisme chronique avait effectué un parcours la conduisant à s’échouer, je ne sais trop comment, sur un rocher au beau milieux de la rivière. Le machiniste pour un instant est devenu pêcheur de sirène. Pas de médaille pour ce geste honorable. Ni pour la dame et son enfant sauvés d’un incendie ou pour cette personne secourue à la nage suite au naufrage de son embarcation. Les choses se sont faites discrètement telle Rosa rose qui entaillait ses fleurs avec passion sans chercher l’appréciation d’autrui pour tant de beauté.
Une nuit le téléphone à sonné une fois de trop. C’est la seul fois, à ma connaissance où la machine a eu le dernier mot. Johnny a survécu suffisamment longtemps pour nous dire qu’il y avait bien quelque chose de l’autre côté. Le dos collé au plafond de la salle d’opération, tout en constatant l’acharnement des médecins à vouloir lui donner une seconde chance. Ils ont bien assuré son retour à la maison, le temps de lui témoigner, au moment de rendre son dernier souffle, notre gratitude pour tout ce qu’il avait fait pour nous.
De temps à autre je passe par mon village natal. Rosa rose n’est plus depuis longtemps, elle a apporté ses pivoines avec elle et n’a laissé que quelques rosiers qui prospèrent tant bien que mal. La nature a repris son cours. Les usines et leur fumée ont cédé la place à une végétation abondante, en particulier sur la petite île qui scinde la rivière en deux, face à la maison de mon enfance. Comme si le jardin de Rosa rose y avait élu domicile. L’air est plus sain et l’eau plus cristaline. J’aime croire que sur l’autre rive, elle pousuit discrètement une oeuvre qui suscite émerveillement, sérénité et joie.
À bientôt chère grand-maman et merci de m’avoir permis de cotoyer le meilleur de ton jardin.
Ti-Jos Moniqui.