04/08/2026
« Le Havre encore. La quatrième fois. Et quelque chose en moi sait que ce sera la dernière, bien que je ne sache pas encore ce que signifie dernière pour une ville qui n'a peut-être jamais commencé. Je me dis : c'est le retour. Mais il n'y a pas de retour, il y a seulement ce mouvement du corps qui reconnaît les façades, cette reconnaissance qui n'est pas de la mémoire mais quelque chose de plus vieux, quelque chose qui précède les mots et qui ressemble à ce que ressent la mer quand elle retrouve le rivage — non pas la joie, non pas la tristesse, plutôt cette pression sourde, cette insistance.
« Les fils. Je les sens. Ils viennent de partout, de ces années qui ne sont pas des années mais des épaisseurs, des strates que le temps a posées l'une sur l'autre sans les fondre. Quelque chose de 1944 est encore debout dans l'angle d'une rue. Quelque chose de maintenant affleure entre deux pavés. Et les deux existent en même temps, côte à côte, sans se contrarier, comme deux lumières de fréquences différentes qui traversent le même verre.
« Les temps commencent à se superposer, me dis-je. Mais peut-être se sont-ils toujours superposés. Peut-être que c'est seulement maintenant que j'apprends à les voir. Cette ville qui n'existait pas — qui n'existe pas — existe pourtant dans quelque chose, dans cette façon qu'ont les choses d'être là et d'être ailleurs en même temps, dans cette fumée qui sort du béton et qui appartient à une autre époque, dans ces figures debout dans la lumière de l'eau qui appartiennent à une autre encore. Je reviens. Ou plutôt : quelque chose en moi revient, quelque chose que je ne gouverne pas, qui sait des choses que je ne sais pas, qui reconnaît des choses que je n'ai pas vues. »