02/09/2026
DÉCLARATION DE FORCE AUX PEUPLES
PRIX DU CACAO À 1 200 FCFA : LE PLANTEUR NE PEUT PAS ÊTRE LA VARIABLE D’AJUSTEMENT DU MARCHÉ
Le Gouvernement ivoirien vient de fixer à 1 200 FCFA le kilogramme de cacao pour la campagne principale 2026-2027. Force aux Peuples prend acte de cette décision.
Le marché international du cacao a connu un retournement brutal après les niveaux exceptionnellement élevés atteints au cours de la campagne précédente. Une part importante de la production est vendue à l’avance, ce qui crée nécessairement un décalage entre les conditions du marché au moment où les contrats sont conclus et celles qui prévalent lorsque le cacao arrive effectivement sur le marché.
Cette réalité doit être prise en compte dans toute politique sérieuse de fixation du prix. Elle ne dispense cependant pas de regarder ce que représente concrètement le nouveau prix pour celui qui produit le cacao.
Entre les 2 800 FCFA fixés pour la campagne principale 2025-2026 et les 1 200 FCFA annoncés pour la campagne principale 2026-2027, le prix garanti au producteur baisse de 1 600 FCFA par kilogramme, soit 57 %.
Pour celui qui regarde la filière depuis un bureau, ce chiffre peut n’être qu’une variation de prix. Pour celui qui vit dans une plantation, il signifie beaucoup plus. Avec la même quantité de cacao récoltée, il disposera de beaucoup moins d’argent pour faire face aux mêmes dépenses.
La nourriture n’a pas diminué de 57 %. Les frais de scolarité n’ont pas diminué de 57 %. Les soins de santé n’ont pas diminué de 57 %. Le coût de la main-d’œuvre agricole n’a pas diminué de 57 %. Le prix des intrants, du transport et de l’entretien de la plantation n’a pas été divisé par deux.
C’est à partir de cette réalité qu’il faut regarder la décision annoncée.
LE KILOGRAMME, IL Y A UNE FAMILLE
Il faut parfois sortir des cours internationaux, des contrats à terme et des mécanismes de commercialisation pour regarder ce qui se passe dans une cour familiale de village.
Le planteur ne mange pas de cacao. Il produit du cacao pour obtenir de l’argent. Avec cet argent, il nourrit sa famille, paie l’école des enfants, prend en charge les soins lorsqu’un membre du ménage tombe malade, assure le transport et les dépenses courantes. Il doit également entretenir sa plantation, acheter les produits nécessaires à son exploitation, rémunérer les travailleurs lorsqu’il en a besoin, lutter contre les maladies des cacaoyers et préparer la campagne suivante.
Et il faut surtout comprendre une chose : le planteur ne reçoit pas un salaire mensuel.
S’il produit une tonne de cacao et la vend à 1 200 FCFA le kilogramme, cette tonne représente 1,2 million de FCFA de recettes brutes. Cela ne signifie nullement qu’il dispose de 100 000 FCFA chaque mois. L’argent arrive au moment des récoltes et des ventes. Ensuite, il faut tenir jusqu’aux prochaines recettes, tout en continuant à financer la plantation.
C’est cette réalité que les moyennes annuelles et les chiffres abstraits ne montrent pas toujours.
Le revenu tiré du cacao fait ensuite vivre tout un environnement économique. Lorsque le planteur dispose de moins d’argent, il réduit certaines dépenses. Le commerçant du village vend moins, le transporteur effectue moins de courses, l’artisan reçoit moins de commandes, les travaux de construction ou de réparation sont reportés. Dans les zones où la cacaoculture occupe une place centrale, la baisse du revenu agricole finit donc par se faire sentir bien au-delà des plantations.
Le prix du cacao touche ainsi directement le pouvoir d’achat rural et, par conséquent, la consommation intérieure.
LE COÛT RÉEL DE LA PRODUCTION
C’est ici que le débat doit aller plus loin. Un prix au kilogramme ne suffit pas à mesurer la situation économique du producteur. Il faut savoir ce qu’il lui reste après avoir payé les dépenses nécessaires à la production et ce qu’il peut encore consacrer à sa famille et à sa plantation.
Deux producteurs peuvent vendre leur cacao au même prix et connaître des situations très différentes. Une plantation productive et relativement grande ne présente pas les mêmes charges qu’une petite exploitation vieillissante, avec de faibles rendements et un recours important à la main-d’œuvre.
Les données disponibles doivent donc être regardées avec attention.
Une étude menée en 2025 par INADES-Formation Côte d’Ivoire, dans le cadre des travaux de la Plateforme ivoirienne pour le cacao durable, auprès de 125 plantations réparties dans 13 départements et 8 régions, met en évidence des coûts de production compris entre 1 322 et 2 022 FCFA par kilogramme, selon les hypothèses retenues pour valoriser le travail familial.
Ces chiffres ne constituent pas un coût unique applicable à toutes les exploitations ivoiriennes. Ils montrent toutefois que la connaissance du coût réel de production doit être actualisée régulièrement et reposer sur une méthodologie transparente.
À partir de là, plusieurs questions deviennent incontournables : combien coûte aujourd’hui la production d’un kilogramme de cacao ? Quel revenu net le producteur tire-t-il réellement de son exploitation ? Quelle superficie faut-il exploiter pour permettre à une famille de vivre dignement ? Quelle part de ce revenu doit être réinvestie dans l’entretien et le renouvellement de la plantation ?
Ces questions doivent peser dans la détermination du prix payé au producteur.
RISQUE DU MARCHÉ NE PEUT PAS REPOSER SUR UN SEUL ACTEUR
Le Gouvernement explique que le prix retenu doit être financièrement et budgétairement soutenable. Cette préoccupation est légitime. Une filière de cette importance doit tenir compte de ses équilibres financiers, des conditions de commercialisation et des engagements pris sur les marchés internationaux.
Mais la soutenabilité d’une filière se mesure aussi à sa capacité à maintenir ceux qui la font vivre.
La question du risque mérite donc d’être posée clairement. Lorsque le marché international monte fortement, la filière doit pouvoir en tirer parti. Lorsque les cours se retournent brutalement, il faut éviter que la totalité du choc ne descende jusqu’au dernier maillon de la chaîne, c’est-à-dire jusqu’à celui qui travaille la terre.
La vente anticipée joue un rôle important dans l’organisation de la filière ivoirienne. Elle permet de sécuriser une partie des recettes et de donner davantage de visibilité aux acteurs. Mais les évolutions rapides des cours internationaux ont également montré les limites d’un système exposé à de forts retournements de marché.
La Côte d’Ivoire doit donc renforcer son mécanisme de stabilisation du revenu des producteurs.
Dans les périodes favorables, une partie des ressources générées par la filière doit pouvoir contribuer à constituer des réserves. Lorsque survient un choc important, ces réserves doivent permettre d'amortir la baisse et de protéger le revenu du producteur.
Une telle politique ne serait pas une subvention permanente. Elle relèverait d’une logique contracyclique : constituer des marges de sécurité lorsque les conditions sont favorables afin de pouvoir protéger la production et les revenus lorsque la conjoncture se dégrade.
Les règles de fonctionnement d’un tel mécanisme doivent être publiques, compréhensibles et contrôlables. Les organisations de producteurs doivent également avoir leur place dans sa gouvernance.
DE LA VALEUR, C’EST AUSSI RÉMUNÉRER CELUI QUI LA CRÉE
La Côte d’Ivoire veut désormais aller davantage vers la transformation locale, l’industrialisation, la mécanisation, la recherche, la traçabilité et la modernisation de la filière. Cette orientation est nécessaire.
Mais elle doit commencer par une réalité simple : le cacao transformé, exporté ou valorisé sous différentes formes trouve son origine dans une plantation.
Le producteur est au début de cette chaîne de valeur. Il supporte le travail de la terre, l’entretien des plantations, les aléas climatiques, les maladies des cultures et une grande partie des risques liés à la production.
Lorsque nous parlons de moderniser la cacaoculture, il faut donc également parler de sa capacité à rémunérer correctement celui qui la fait vivre.
Une plantation vieillissante a besoin d’être renouvelée. Une plantation malade doit être traitée. Une plantation productive doit être entretenue. Tout cela demande du temps, de la main-d’œuvre et de l’argent.
Si le revenu dégagé par le cacao ne permet plus de financer ces opérations, les conséquences apparaîtront progressivement dans les rendements et dans l’avenir même de la production.
La durabilité de la filière est donc directement liée aux conditions économiques de ceux qui la portent.
Et cette question devient encore plus importante lorsqu’on pense à l’avenir des zones rurales. Une activité agricole qui ne permet plus à ceux qui la pratiquent de vivre correctement aura de plus en plus de difficultés à retenir les jeunes générations.
La Côte d’Ivoire doit créer davantage de valeur autour du cacao. Mais cette valeur doit commencer par renforcer la capacité du producteur à vivre de son travail et à investir dans son outil de production.
AUX PEUPLES DEMANDE UN NOUVEL ÉQUILIBRE
La fixation du prix à 1 200 FCFA ne doit pas clore le débat sur l’avenir de la cacaoculture ivoirienne. Elle doit nous conduire à regarder plus attentivement la manière dont la richesse et les risques sont répartis tout au long de la filière.
Force aux Peuples demande que les éléments économiques ayant conduit à la fixation de ce prix soient rendus publics et compréhensibles. Les données relatives aux ventes anticipées, à leurs volumes, à leurs conditions et à leurs conséquences sur le prix payé au producteur doivent pouvoir être connues et discutées.
Nous demandons également une actualisation régulière et indépendante des coûts de production, ainsi que la prise en compte du revenu net du producteur dans l’évaluation de la politique cacaoyère.
Enfin, la Côte d’Ivoire doit avancer vers un mécanisme de sécurisation du revenu capable d’amortir les retournements importants du marché et de mieux répartir le risque entre les différents acteurs de la chaîne.
Car derrière les cours internationaux, les contrats et les statistiques, il y a le travail d’un homme ou d’une femme dans une plantation. Il y a une famille qui organise son année avec les revenus des récoltes. Il y a des enfants à scolariser, des soins à payer, une maison à entretenir et une plantation à préparer pour la prochaine campagne.
Le planteur ne mange pas de cacao. Il vend son cacao pour vivre.
Et lorsque son revenu baisse fortement, le choc ne s’arrête pas à la plantation. Il se transmet au village, au commerce, au transport, aux petits métiers, aux services et à toute l’économie locale qui dépend du pouvoir d’achat des producteurs.
La Côte d’Ivoire ne peut donc pas mesurer la réussite de sa politique cacaoyère uniquement au tonnage produit ou à la valeur des exportations. Il faut aussi regarder la vie de ceux qui produisent, leur revenu, leur capacité à entretenir leurs plantations et la perspective qu’ils peuvent offrir à leurs enfants.
Force aux Peuples défend une filière cacaoyère capable de résister aux fluctuations du marché sans abandonner ceux qui travaillent la terre. Une filière qui crée de la richesse, qui transforme davantage sur place, qui modernise ses plantations et qui donne au producteur les moyens de continuer à produire.
Le cacao doit créer de la richesse.
Cette richesse doit aussi créer de la dignité.
Le planteur ne peut pas être la variable d’ajustement du marché.
Force Aux Peuples
Construire la Puissance Humaine
Marc Sinclair Assohou
Vice-Président, Porte-parole principal