06/07/2026
[Retour - Lauréats concours d'écriture]
Catégorie 9-11 ans : découvrez le texte de Achezegag Savy Maëlle, de Gratens (Haute Garonne)
Mon défunt
Dans un village morne, il y avait une maison isolée et dans celle-ci se trouvait une chambre peu spacieuse. A l'intérieur, allongé, à même le sol, gisait un homme ou plutôt la chrysalide d'un homme. Le papier peint qui ornait les quatre coins de la pièce, semblait avoir jauni au cours des années, des fleurs fanées pourrissaient au fond d'un vase, le temps semblait s'être arrêté.
Barbu, habillé d'un sinistre costard, il était devant moi, ses yeux transparents, m'implorant d'effacer cette expression d'horreur sur mon visage. On aurait cru s'être rendu à des funérailles. Des funérailles sans cercueil, sans cortège, sans v***e , sans orphelin, sans rien ... Juste la mort.
A l'époque je n'étais encore qu'un petit gamin qui se cherchait une raison d'exister, alors j'ai couru jusqu'à en perdre haleine, empruntant un sentier qui traversait les bois, rejoignant le vieux clocher, tournant à gauche puis à droite. Je courus une bonne dizaine de minutes avant de m'accroupir au fond d'une ruelle, afin de me concentrer sur ce qui venait d'arriver.
Des images ressurgissaient dans ma tête sans arrêt, impossible de les contrôler, j'étais toujours planté devant lui avec la terrible impression qu'il me souriait. Un sourire de quelqu'un délesté du poids de la vie qui pesait sur ses épaules. Je me remis de mes émotions que lorsque le crépuscule engloba l'atmosphère.
N'ayant guère la force de regagner ma maison, je pris la décision de passer la nuit au creux de cette venelle. Le lendemain matin, je retournais vers mon foyer qui me servait seulement de garde manger, le plus clair de mon temps je le passais dehors. J'étais un enfant de la rue, ma famille ne m'acceptait pas, moi non plus. J'étais de trop. Je n'allais pas à l'école, je ne savais ni écrire ni lire. La journée, je me promenais, je fouinais et je me faisais du mal, d'une façon ou d'une autre. Je me haïssais moi-même, ma personne, ma vie, mon ignorance...Le goût savoureux qu'éprouvent certaines personnes vis à vis de leur existence, m'était totalement inconnu.
Je ne sus pourquoi mais, après avoir volé un bout de pain rassis, en guise de petit déjeuner, je me rendis de nouveau à ce petit cottage ignoré de tous. Je regagnais cette chambre au papier peint, et aux fleurs fanées qui m'avait tant touché.
Le silence qui y régnait n'était plus pesant malgré la présence du corps inerte qu'était devenu mon compagnon, mon grand-père de cœur, car oui c'était lui mon petit papi barbu. A ce moment là, je m'écroulais sur son corps et pleurais comme jamais.
« Je te promets papi Jean, t'auras une belle tombe, ce sera somptueux ! Repose-toi mon petit barbu... » sanglotai-je.
A bout de bras, je le déposais dehors sur les marches du perron, afin qu'il puisse profiter une dernière fois du soleil, avant d'être enfoui, dans la terre, au pied d'un saule pleureur.
Puis, je me mis à creuser à mains nues, un trou au pied de l'arbre, pour y glisser Papi Jean et
reboucher bien soigneusement sa tombe. Avant de partir, je tapissais d'asphodèles son lit de mort. Le cœur lourd, je fis mes adieux à mon défunt, lui promis de revenir chaque jour puis regagnai le village. J'abandonnais mon p'tit barbu, sa maison, les fleurs fanées, son âme, mon enfance qu'il avait embellie par sa présence. Ma raison d'exister... C'était un grand homme, chaque fois que je lui tenais compagnie, il me contait sa vie bouleversée par les ravages de la guerre.
Combattant l'ennemi dans les tranchées, il fut malheureusement déclaré infirme suite à la perte de son bras gauche. Ce qui fut un mal pour un bien. Cette blessure lui permit d'être rapatrié dans une ville, et pas n'importe laquelle : Paris, la capitale! Même si habiter là-bas était une chance, les jours passant, le fait de se sentir inutile en temps de guerre lui était insupportable! A peine la vingtaine, il décidait de « s'engager » comme postier.
Pour la plupart des gens cela n'avait aucun sens mais pour lui cela signifiait « remonter le moral des troupes ». En effet, « en ce temps-là le seul moyen de communiquer, était la correspondance ! » me répétait-il avec une pointe de nostalgie. Il n'avait pas tort :chaque soldat écrivait à ses proches, afin de les rassurer, masquant les horreurs de leur quotidien. Famille et amis faisaient de même.
C'était lui mon papi, mon papa, mon tonton, ma famille, qui était le porteur de destin. Lui qui se débattait chaque jour sur sa bicyclette avec son bras manquant. Il apportait bonnes et mauvaises nouvelles à toute personne qui se languissait de revoir un homme, une femme, un enfant. Lui qui donna une lueur d’espoir aux expéditeurs et destinataires, lui qui était le seul à leur témoigner de l'empathie, lui qui ne fut jamais remercié pour le service rendu à son peuple, car il avait toujours été invisible, comme moi...