27/08/2026
CE MONDE NOUS FATIGUE. MAIS NOUS REFUSONS DE LUI CÉDER.
Il y a des jours où ce n’est pas nous qui sommes fatigués.
C’est le monde qui est fatigant.
Nous sommes fatigués d’un monde qui nous présente trop souvent la compétitivité, la rentabilité, la croissance et les marchés comme des lois de la nature. Comme si l’économie était une météo contre laquelle personne ne pouvait rien. Demain : éclaircies sur les dividendes, fortes précipitations sur les services publics.
Nous sommes fatigués de la publicité et du consumérisme, cette gigantesque machine chargée de nous convaincre que notre vieux téléphone parfaitement fonctionnel constitue désormais une humiliation publique. Acheter, jeter, remplacer. Et surtout recommencer. La planète brûle, mais rassurez-vous : la livraison est gratuite à partir de 49 €.
Nous sommes fatigués du racisme, de la xénophobie et de tous ceux qui transforment systématiquement l’étranger, l’immigré, le musulman, le pauvre ou simplement « l’autre » en explication universelle à des problèmes autrement plus complexes. Quand on ne sait plus expliquer le monde, il reste malheureusement toujours la possibilité d’accuser le voisin.
Nous sommes fatigués de ceux qui vivent l’égalité entre les femmes et les hommes comme une dépossession. Une femme n’est ni une récompense, ni une propriété, ni un service après-vente affectif et sexuel. Le XXIᵉ siècle réserve encore, manifestement, quelques découvertes à certains.
Nous sommes fatigués de l’administration lorsqu’elle devient une fin en soi. De ses courriers incompréhensibles, de ses justificatifs du justificatif et de ses plateformes censées « simplifier vos démarches ». Traduction administrative de « simplifier » : vous allez probablement devoir créer trois comptes et retrouver un document datant de 2019.
Et nous savons, dans le monde associatif, combien le temps administratif peut parfois être éloigné du temps de la vie réelle : celui des bénévoles, des projets, des artistes, des rencontres, des occasions qui se présentent et qu’il faut savoir saisir.
Nous sommes fatigués des abus de pouvoir, quels qu’ils soient, mais aussi d’une société qui demande parfois aux forces de l’ordre de gérer ce qu’elle n’a pas voulu traiter auparavant par l’éducation, la prévention, la psychiatrie, la justice ou le travail social. Une démocratie doit pouvoir assurer la sécurité sans considérer le contrôle de ceux qui exercent l’autorité comme une offense.
Nous sommes fatigués de l’État lorsqu’il devient une gigantesque machine verticale capable de connaître nos revenus à l’euro près mais qui nous réclame malgré tout le document qu’il possède déjà. Très performant pour envoyer certaines relances ; mystérieusement moins véloce lorsqu’il faut réparer un service public.
Nous sommes fatigués de la pollution et du réchauffement climatique. Pas parce qu’ils seraient des opinions pessimistes : le réchauffement provoqué par les activités humaines est un fait scientifique établi. Et malgré cela, nous négocions encore avec la physique comme un client mécontent au comptoir : « Vous pourriez faire seulement +1 °C ? J’ai quand même pris l’option recyclage. »
Là, l’humour s’arrête.
Parce qu’une société digne de ce nom doit protéger les victimes, écouter leur parole, prévenir les violences, enquêter sérieusement et juger les agresseurs. La honte doit changer définitivement de camp.
Nous sommes fatigués des agressions pour rien, des coups pour un regard, une remarque, une place de parking, un refus, un ego froissé. Nous avons inventé les satellites, les greffes d’organes et l’intelligence artificielle, mais deux humains peuvent encore finir aux urgences parce que l’un aurait « mal regardé » l’autre. Magnifique trajectoire civilisationnelle.
Nous sommes fatigués de l’argent lorsqu’il cesse d’être un moyen pour devenir une finalité. Toujours davantage. Une maison supplémentaire, une voiture supplémentaire, un zéro supplémentaire sur le compte. Comme si, sur son lit de mort, quelqu’un murmurait avec émotion : « J’aurais tellement aimé optimiser encore mon patrimoine immobilier. »
Nous sommes fatigués des jalousies matérialistes, de cette compétition permanente consistant à comparer voitures, maisons, salaires, vacances et téléphones. On mesure tellement ce que possède le voisin qu’on finit parfois par oublier de lui demander simplement comment il va.
Nous sommes fatigués aussi de cette manie qui consiste à transformer chaque désaccord politique en guerre tribale.
Nous pouvons avoir des convictions profondément différentes. Nous pouvons débattre, nous opposer, parfois avec force. Mais une démocratie commence peut-être précisément là : lorsque nous acceptons que celui qui pense autrement puisse encore être notre voisin, notre partenaire, notre interlocuteur — et non un ennemi à éliminer du paysage.
Nous sommes fatigués des boucs émissaires et des réponses simplistes à des problèmes qui ne le sont pas. Salaires, logement, services publics, climat, santé, école, culture, partage des richesses, avenir de nos territoires : les problèmes complexes ont cet immense défaut de réclamer des solutions complexes. Le slogan, lui, tient toujours beaucoup plus facilement sur une affiche.
Nous sommes fatigués de la connerie généralisée.
Et nous nous incluons volontiers dans l’espèce concernée : personne n’en est totalement immunisé.
La différence commence peut-être simplement lorsqu’on accepte la possibilité d’avoir tort.
Nous sommes fatigués de l’individualisme, du « chacun pour soi », du mérite transformé en religion et de cette étrange idée selon laquelle demander de l’aide serait une faiblesse.
Aucun être humain ne s’est construit seul.
Et aucun monument non plus.
Une pierre ne se relève pas toute seule.
Un patrimoine ne traverse pas les siècles par miracle.
Il faut des femmes et des hommes pour le protéger, le transmettre, le réparer, l’expliquer, l’ouvrir aux autres.
Nous sommes fatigués de la méchanceté, surtout lorsqu’elle est gratuite. Celle des réseaux sociaux, des humiliations ordinaires, des petites cruautés quotidiennes. Comme si certaines personnes devaient déposer chaque matin leur quota réglementaire de venin avant le petit-déjeuner.
Nous sommes fatigués de la cupidité, cette maladie étrange qui consiste à posséder suffisamment pour plusieurs vies et à considérer malgré tout que partager serait une catastrophe économique.
Oui.
Ce monde nous fatigue.
Mais il existe autre chose.
Et c’est peut-être précisément pour cela que des associations comme la nôtre existent.
Il existe celui qui s’arrête pour aider quelqu’un sur le bord d’une route.
Celle qui accompagne une victime. Le collègue qui prend des nouvelles. L’infirmière épuisée qui reste cinq minutes supplémentaires. L’enseignant qui refuse d’abandonner un enfant.
Le voisin. L’inconnu qui intervient lorsqu’une personne est agressée.
Il existe les associations qui nourrissent, hébergent, défendent, restaurent, transmettent, enseignent, protègent et consolent.
Il existe surtout les bénévoles.
Ceux qui donnent quelques heures, parfois quelques jours, quelquefois une grande partie de leur vie à quelque chose qui ne leur appartient pas.
À une cause.
À un paysage.
À une forêt.
À une mémoire.
À un monument.
À ceux qui viendront après eux.
À Saint-Félix, nous savons ce que cela signifie.
Depuis plus d’un demi-siècle, des générations de femmes et d’hommes ont donné du temps, de l’énergie, des bras, des idées, parfois leur argent, souvent beaucoup d’eux-mêmes, pour qu’une abbaye promise à l’effacement soit encore debout aujourd’hui.
Ils ne l’ont pas fait pour eux.
Ils l’ont fait parce qu’ils pensaient qu’il existe des choses qui méritent d’être transmises.
Des pierres.
Une histoire.
Des paysages.
Des arbres.
Des savoirs.
Des livres.
Des œuvres.
Une culture.
Et peut-être surtout cette idée très simple qu’ensemble, des êtres humains ordinaires peuvent encore accomplir quelque chose qui les dépasse.
Il existe encore des gens qui aiment sans posséder, qui donnent sans photographier leur générosité, qui écoutent sans préparer leur réponse.
Et heureusement.
Parce que sinon tout cela serait franchement invivable.
Alors nous refusons de devenir cyniques.
Être humaniste, ce n’est pas croire naïvement que l’être humain est naturellement merveilleux.
C’est regarder lucidement tout ce dont il est capable de pire…
…et décider malgré tout de défendre ce qu’il peut produire de meilleur.
La solidarité.
La justice.
La tendresse.
La connaissance.
La culture.
L’égalité.
La transmission.
L’entraide.
Le respect du vivant.
La beauté.
L’amour.
C’est aussi cela que nous voulons continuer à faire vivre à l’Abbaye Saint-Félix de Montceau.
Faire d’un patrimoine ancien non pas un décor figé, mais un lieu vivant.
Un lieu où l’on restaure.
Où l’on apprend.
Où l’on crée.
Où l’on rencontre.
Où l’on débat.
Où l’on transmet.
Parce que face à un monde qui nous apprend quotidiennement à devenir indifférents, prendre soin de ce qui nous a été confié — des autres, du vivant, de notre culture et de notre patrimoine — est peut-être déjà une forme de résistance.
fans