12/05/2020
Il y a 10 ans… Nuit pour nuit, vers 22h30.
A la fois je ne reconnais pas le goût habituel de mon thé. Et en même temps j’ai une sensation immédiate de mauvais pressentiment, comme si l’eau de ce thé était chargée d’une intention malsaine. Je prends à peine conscience de ce sentiment, qu’immédiatement j’entends un son terrifiant. Un râle qui déchire le silence installé dans notre maison. Ce cri, c’est toi Rose qui pousse une plainte désespérée. Un appel au secours ultime issu d’un souffle agonisant. Je ne suis plus un homme, je deviens un animal car j’ai peur de déjà comprendre. J’accours vers ta chambre à l’étage, traversant la cuisine et le séjour à la vitesse de la lumière et je monte quatre à quatre l’escalier dans une semi obscurité. La porte d’en haut est ouverte et déjà à moitié des marches, l’horreur se révèle à mes yeux, venant confirmer mon intuition. Je vois, j’hallucine, mais ta mère est couchée sur toi en train de d’administrer des coups de couteau. J’y crois pas. Elle fait semblant. Non pourtant, il y a du sang partout. Ton sang ma chérie. Et cette lame, je la reconnait. C’est le plus grand couteau que nous ayons dans la cuisine. Je vois l’instrument se planter à deux reprises dans ton thorax, le temps de finir l’escalier et me jeter sur ta mère pour te défendre. La chambre est en désordre, ta lampe de chevet allumée, mais renversée. Elle, me voyant arriver, s’exprime d’une parole désespérée pour se justifier de l’atrocité qu’elle est en train de commettre sur toi : «Je fais ça parce que je t’aime». Ce je t’aime est pour toi Rose, à ton attention, pas pour moi. Elle te tue parce qu’elle t’aime. Pourquoi ? La survie de ma race, de ma progéniture, instinctivement me fait attaquer cette bête sanglante. Je lui saisi le poignet avec une force de pression insoupçonnée. Elle n’oppose aucune résistance et se laisse désarmer, ou bien ma force est tellement décuplée qu’elle anéantit la sienne. Je récupère le couteau de l’autre main. Toi mon amour qui a lutté pour te protéger, tu lâches brutalement prise. Tu me regardes où se mêle dans tes yeux à la fois l’incompréhension et la terreur. Je suis venu à ton secours, mais trop t**d. Tu te laisses glisser hors de ton lit dans un mouvement ultime. Tu restes assise au sol, le dos appuyé contre la literie, la bouche s’ouvrant dans la chute. Ton regard ne me quitte pas, m’implorant ma protection. Et là tu fermes les yeux sur moi... J’éprouve alors un terrible effroi, le plus horrible saisissement de ma vie d’homme. Je vois les couleurs quitter ton visage instantanément, comme d’un effet visuel qui passe de la couleur au noir et blanc. Ta peau devient grise, tes lèvres se bleuissent. Je te vois passer de l’autre côté, comme ça, en direct, sans crier gare. La vie te quitte.
Une vigueur incontrôlée s’empare de moi et me pousse dans les toilettes juste en face de ta chambre. J’ouvre à la volée le placard qui s’y trouve et je me dégage du couteau sur une étagère, en espérant que ta mère ne me voit pas pour le récupérer. Je saisi le téléphone qui se trouve dissimulé également dans ce placard et je compose sans réfléchir un numéro. Je ne sais même pas si j’ai fait police secours ou les pompiers. On me répond. Ce sont les pompiers. Je déclame spontanément mon identité et en même temps je me dis qu’ils ne vont pas me croire. J’imagine que c’est insensé d’entendre ces paroles et qu’ils vont croire à une mauvaise blague. Alors je laisse le téléphone décroché pour qu’ils entendent ce qui se passe dans la maison et pour que nous soyons localisés au cas où ils n’aient pas compris l’adresse. Je dois te protéger ma Rose, extirper de ta chambre ce monstre qui s’est déchainé sur ta nature endormie. J’empoigne violemment ta mère qui légitime son action en me disant : «C’est pour son bien». Je commence à prendre conscience de l’ampleur du drame qui se déroule à mes yeux. En même temps j’ai des flashes qui me traversent l’esprit. J’ai l’impression d’assister à une tragédie grecque, du théâtre antique avec une sensation de déjà vu... Je pense à Médée sans connaître plus que cela la mythologie. Cette femme ensanglantée vient d’occire ma chair de son fer. Comment pareille suggestion peut-elle me traverser l’esprit dans un moment d’une telle panique ? Je veux détruire le monstre. Alors je la jette hors de la chambre et la pousse dans l’escalier. Mais elle résiste, arrive à retrouver de la force pour se retenir à la rampe. Je m’acharne à expulser violemment cette sa**perie. Elle est dans les marches et moi du palier je lui administre des coups de pieds pour la dégager. Elle arrive à encaisser mes attaques qui sont pourtant d’une fureur inouï. Elle tient bon en se retenant à la rampe. Je repense à toi mon amour car je me dis que tu dois assister à un terrible spectacle entre tes parents. Je te vois inconsciente, calée au sol contre le bord de ton lit et je me dis que c’est mieux que tu dormes. Je reprends le téléphone «Venez vite je vous en prie, ma fille est évanouie» Là-dessus le pompier me demande l’âge de l’enfant:
- «5 ans, mais faites vite je vous en prie.
- On est route, une équipe est partie. Quelles blessures voyez-vous sur l’enfant ?»
Je repose le combiné au sol et je me ressaisi de savoir qu’un protocole vient d’être déclenché. Mon appel a été pris au sérieux et inconsciemment je sais que tout ce qui se passe est enregistré. Je me rapproche de toi mon amour, mon enfant, ma chair. Ta tête est penchée mais apaisée. Tu ne sembles pas souffrir.
Mes mains tremblent à devoir entrouvrir ton pyjama. Il est imbibé de sang. J’essai de défaire les trois boutons du haut du col. J’y arrive pas. En dessous des morceaux de tissus déchiquetés témoignent du passage de la lame. J’y entrevois les plaies. C’est insupportable. Je ne peux te toucher mon amour de crainte de te faire plus de mal, d’aggraver ton état. Je perds mon souffle, je ne peux plus respirer. Je panique à te voir massacrée ainsi et je commence à en mesurer les conséquences. Elle t’a bousillée la sa**pe ! Elle d’ailleurs, pendant ce temps où j’essaie de t’examiner, à pris le téléphone et se repent au pompier: «Je suis la maman. C’est moi qui ait mis les coups de couteau, venez vite ! » annonce t-elle d’un naturel déconcertant. Incroyable ! Comment peut-elle être aussi consciente de ce qu’elle vient de faire? Elle a donc tout son esprit ! Elle est lucide ! Je la dégage à nouveau dans l’escalier. Je reprends avec le pompier, mais j’ai du mal à parler. Entre les sanglots et l’oppression je lui balance mon désespoir: «J’peux pas y toucher. Faites vite pu**in ! Il y a des blessures. Elle est pleine de sang !». L’homme tente de me calmer, continue de me poser des questions. Mais ta mère se rapproche de toi mon amour et me dit : «Tu as raison, on va la sauver. On va la transporter à l’hôpital». Je lâche le combiné pour l’empêcher de t’approcher. J’entends au travers de l’écouteur le pompier hurler «N’y toucher pas ! Ne toucher pas au corps ! ». C’est évident pour moi. Il faut absolument que je te protège. Elle persiste : «Ils vont mettre trop de temps, on va la conduire avec la voiture, prends-la.» Le pompier qui entend tout, crie : «Non, surtout n’y toucher pas !» Il a raison. Elle ne se rend pas compte de la gravité des blessures. En même temps, elle a assez de discernement pour trouver que 25 kilomètres pour venir de Rouen peut être long pour le Samu. Je pense donc qu’elle a agressé sa fille avec toutes ses facultés d’esprit pour raisonner ainsi et d’avoir pu s’incriminer à l’instant de ses gestes au pompier. Mais aussitôt je reviens dans l’urgence et me dit qu’il faut faciliter l’arrivée des secours…