08/06/2017
Alors que beaucoup d'entre vous travaillent d'arrache-pied en vue des épreuves du bac qui approchent à grands pas, le célèbre écrivain Éric-Emmanuel Schmitt se souvient du moment où c'était à son tour de préparer ce fameux examen...
JE RÉVISE.
" À dix sept ans, mes études, je les accomplissais par habitude, avec distraction, comme on prend le bus. Mes passions se trouvaient ailleurs : j’écoutais férocement de la musique, je lançais chaque jour mes doigts à l’assaut du piano, je dévorais des romans, découvrais la philosophie, pratiquais le théâtre et rêvais de liaisons torrides qui n’arrivaient jamais. Ce fut presque par hasard que je me rendis compte, quelques semaines avant les épreuves, que je devais obtenir mon bac. Soudain, j’eus peur : et si j’allais échouer ? Et si je n’arrachais pas ce passeport pour la vie adulte ?
Excessif de tempérament, je réagis et m’enfermai donc dans mon ancienne salle de jeux, chambre fraîche à moitié enterrée dont je fermai les volets et condamnai la porte à ma famille : « Je révise » annonçai-je pour expliquer ce changement d’attitude. Passant de la désinvolture à l’anxiété, je travaillai jour et nuit. Amaigri, je vomis avant les épreuves, je sautai même de la voiture en marche pour tenter d’échapper à l’écrit d’histoire/géographie, et je passai les oraux obligatoires en balbutiant, les mains moites, les aisselles trempées.
Sitôt la dernière épreuve effectuée, je tournai le dos au bac, épuisé, le sentiment du devoir accompli, et je ne mémorisai pas la date des résultats. Une lecture acheva de me détourner de l’attente: La recherche du temps perdu. En ce mois de juin 1978, Proust remplit mes journées, mon imagination ; le choc s’avéra si fort que je me retirai du monde pour séjourner dans le sien."
Eric-Emmanuel Schmitt.