29/06/2026
28 juin 2026
Lettre à M. Gérald DARMANIN
Il est accablant...
Après avoir perdu la confiance des policiers quand vous étiez ministre de l'Intérieur, vous avez désormais aussi perdu celle des magistrats.
Avant même les conclusions du pré-rapport des trois inspections générales dont celles de la Gendarmerie nationale et de la Justice, vous dénonciez vertement les dysfonctionnements ayant conduit à la mort tragique de la petite Lyhanna, cherchant des manquements et des responsabilités individuelles, tout en éludant les vôtres et les vrais problèmes de fond.
Il est accablant de faire semblant de découvrir que le système judiciaire est à l'agonie alors que depuis des années, plusieurs rapports - aussi bien au sein du ministère de l'Intérieur que celui de la Justice - alertent sur l'embolie de ces services. Le rapport d'évaluation des stocks de procédures qui vous a été remis en 2023 décrivait déjà l’état d'asphyxie de l'ensemble de la chaîne pénale - près de trois millions de procédures demeurant non traitées - et alertait sur le non-traitement de certains contentieux, dont celui des viols et agressions sexuelles sur mineurs.
Il est accablant que ces constats n'aient pas empêché la mise en œuvre, en 2024, d'une réforme de la police nationale qui a considérablement affaibli l'ex-Police Judiciaire sans pour autant venir en aide aux services d'investigation chargés de la petite et moyenne délinquance. Ceux-ci sont noyés sous des milliers de dossiers en portefeuille et nombre d’enquêteurs quittent ces unités par désillusion, perte de sens et découragement.
Il est accablant de jeter à la vindicte populaire tous les magistrats dont l'engagement au service de la Justice et des citoyens est incontestable, malgré leurs conditions de travail déplorables et indignes, ce que vivent également les enquêteurs de la police nationale.
Il est accablant qu'en 2026, on en soit seulement à envisager une révolution numérique à la Justice et que celle de l'Intérieur reste encore une chimère. Les deux ministères ont depuis trop longtemps des outils informatiques obsolètes, certains datant de plus de 20 ans, inadaptés et incompatibles, alors que la procédure pénale est toujours plus lourde et complexe.
Il est accablant que le « plan investigation » présenté en février 2026, censé sauver la filière judiciaire, ne prévoit, parmi ses mesures, qu’un renfort de 700 enquêteurs, dont 400 seulement pour des groupes d'enquête d'atteintes aux personnes. Pour un territoire national comptant environ 700 circonscriptions de police, ce chiffre est dérisoire.
L'ANPJ avait évalué les besoins impérieux de la filière judiciaire à 12 000 postes supplémentaires.
Il est accablant d'éluder la question du manque de moyens, pourtant souligné par la dernière mission interministérielle, qui contraint les services de police et de la justice à fonctionner avec des process et des modes dégradés, au détriment des victimes, et sous la pression d'orientations politiques et opportunistes qui varient au gré de l'actualité. Tous les acteurs de la chaîne pénale alertent en vain sur leur manque chronique de moyens matériels, budgétaires et humains. Ce mode de fonctionnement induit inévitablement des risques d’erreurs, se limiter aux responsabilités individuelles dans ces conditions est sidérant.
Il est accablant d'imposer le traitement en urgence de 70 000 procédures, lors d'un énième effet d'annonce, contraignant ainsi magistrats et enquêteurs à abandonner d'autres contentieux, certains déjà délaissés de longue date dans l'indifférence générale.
Le traitement accéléré de ces dossiers oblige les services d’investigation à répartir le contentieux des mineurs au sein de brigades non spécialisées, quel que soit leur niveau d’expertise. Il impose aux enquêteurs et aux magistrats un alourdissement déjà systémique de leur charge de travail, alors que ces acteurs de l’institution judiciaire sont épuisés. Ce bilan est le résultat de gestions court-termistes qui ne répondent ni au besoin des acteurs de terrain, ni aux attentes des victimes.
Vos six années consécutives passées à la tête du ministère de l’Intérieur et de la Justice font de vous le premier responsable de cet état des lieux.
Vous en étiez parfaitement informé. Vous ne découvrez rien aujourd'hui. La situation de la Justice et de la filière judiciaire est à ce point catastrophique qu'il est probable que d'autres drames se reproduisent.
L'ANPJ se joindra donc aux manifestations organisées par les associations et syndicats de magistrats devant les tribunaux le lundi 29/06 à 12h30 pour dénoncer une justice sans moyen.
Elle soutient également le rassemblement prévu le mardi 30/06 à 12h00 devant Bercy par les syndicats de police qui dénoncent, entre autres et il était temps, le malaise et le manque d'attractivité de la filière judiciaire.
COMMUNIQUÉ DE PRESSE