26/03/2020
Les morts du mutisme politique (ou l'envers du décor) :
Nous voici arrivés dans une situation économique des moins rationnelles. Non que celle-ci soit particulièrement nouvelle et subitement survenue. En réalité, elle se dégrade depuis plus de trois décennies désormais, mais ce n’est qu’à l’aune de la crise sanitaire actuelle que son état des plus déplorables se révèle à la conscience commune.
En effet, c’est d’abord à la gestion pitoyable de nos services non-marchands que nous sommes confrontés, qui nous revient en pleine-face après des quinquennats de gestion néolibérale. Si nous pouvons distinguer deux types de services non-marchands, c’est-à-dire des activités dont la gestion doit inévitablement revenir à une instance publique telle que l’Etat, c’est bien entre ceux pourvoyant des valeurs d’usages entrant prioritairement dans la reproduction de la force de travail (comme les services de santé et d’enseignements) et ceux dont la mission est essentiellement orientée vers la protection de la reproduction du capital (police, armée). Et entre ces deux types de services publics, on discerne bien lequel a privilégié le projet néolibéral.
Déjà dans la période d’après-guerre, un des think-tank impulseur de cette idéologie, la « Société du Mont-Pèlerin », que Friedrich Hayek a cofondé, n’a jamais dissimulé son aspiration à réduire le rôle de l’Etat à ses fonctions régaliennes, le fameux triptyque : sécurité intérieure (police, justice), sécurité extérieure (Défense), et garantie des contrats marchands (monnaie). Au cœur de la Guerre froide, leur position politique s’est polarisée à un point tel qu’ils ne voyaient, dans toutes tentatives de socialisation de l’économie et d’implication de l’Etat dans des enjeux collectifs, qu’un assaut à l’encontre de la liberté individuelle et une perturbation du « jeu » harmonieux et autorégulé des mécanismes de marché dont le prix constituait le signal transparent pour les prises de décisions individuelles. De cette façon, tout semblant de constructions collectives était rangé sous la rubrique du « parasite ».
En ayant pratiqué cette théorie politique lucide et clairvoyante, nos gouvernants n’ont pu que nous démontrer que cette merveilleuse promotion de la liberté individuelle se réduisait à n’être que celle de la propriété privée, donc ne concevant la liberté humaine que comme un rapport instrumental de l’homme envers son monde (à autrui et à son environnement), forme de liberté qui est de plus inaccessible à certaines couches sociales, du moins il est clair que tout le monde n’est pas logé à la même enseigne à cet égard. Et vis-à-vis de l’auto-régulation harmonieuse des mécanismes marchands, il ne faut qu’avoir la tête et les œillères d’un économiste néo-classique obstiné ou être un illuminé de la théologie libérale pour pouvoir encore s’en convaincre.
Mais revenons-en à notre affaire. Car si l’on se figure désormais bien par quel projet politique les services publics socialement utiles se sont progressivement affaissés sur leurs propres ruines, il est nécessaire de détourner notre attention en ce temps de crise et de voir que les morts du capitalisme néolibéral ne sont pas qu’un fait d’actualité.
Si l’on peut caractériser le néolibéralisme, c’est précisément par sa tendance de mettre à bas toutes les barrières sur lesquelles la libre-circulation des capitaux pouvait buter. Qu’elles soient institutionnelles (statut salarial, etc.), ou géographiques (frontières et autres zones encadrées d’investissement), ces barrières nous ont montré leur impuissance à contenir la frénésie du développement capitaliste si elles ne sont pas soutenues par une opposition politique réelle. Ainsi sont survenus les phénomènes de délocalisation, de privatisation des grandes entreprises publiques (énergie, télécom, transports, etc.), de détournement du statut salarial (intérim, auto-entrepreneuriat), d’éclatement des chaînes de production (sous-traitance, développement des TPE-PME).
Et tous ces bouleversements structurels de l’économie ont contribué au renforcement du pouvoir du capital dans son rapport de force face au travail. Provoquant une profonde atomisation des travailleur-se-s, et plus généralement un affaiblissement de leur pouvoir de maîtrise de leurs conditions de travail, les objectifs de rentabilité sont passés à la vitesse supérieure dans un contexte où les contraintes de concurrence se sont faites plus pesantes et la direction de la production est passée aux mains du pouvoir actionnarial. Et les écrasé-e-s de ce système ont été multiples : des victimes de l’amiante et des accidents de travail suite aux dégradations matérielles des conditions de travail, des suicidé-e-s chez France-télécom dû-e-s à des pressions psychiques dépassant de loin le stade du supportable et dans l’agriculture lorsque joindre « les deux bouts » est devenu tâche vaine, ou encore des jeunes précaires dépourvu-e-s d’un avenir doté de sens face auquel les « bullsh*ts-jobs » en constituent le seul échappatoire, des dépressif-ve-s induit-e-s par un contexte anomique d’existence chez les travailleur-se-s atypiques et chez les chômeur-se-s, et on en passe un paquet.
Bref, ces morts du capitalisme néolibéral n’ont pas pu susciter de remise en question globale du système car elles étaient trop éparses et disséminées pour les ramener à une cause commune. Mais, en cette période, il serait tout bonnement schizophrénique de ne les considérer que comme des contingences de l’histoire, alors que notre mutisme politique en est le seul responsable.
C’est pourquoi il a été, est et devient impérieux de rouvrir le champ des possibles émancipateurs par le militantisme.
26/03/2020.