08/10/2026
TANCRÈDE DE HAUTEVILLE : LE SEIGNEUR NORMAND DONT LES FILS ALLAIENT CONQUÉRIR L’ITALIE DU SUD
Au début du XIe siècle, dans le Cotentin, vit un petit seigneur normand dont le nom aurait probablement sombré dans l’oubli si une extraordinaire destinée familiale n’avait bouleversé l’histoire de la Méditerranée : Tancrède de Hauteville. Les chroniqueurs médiévaux le présentent comme un chevalier de condition honorable mais aux ressources relativement modestes, installé dans une seigneurie appelée Hauteville. Son lieu exact d’origine reste discuté : la tradition l’identifie souvent à Hauteville-la-Guichard, dans l’actuel département de la Manche, mais cette localisation n’est pas établie avec une certitude absolue par les sources du XIe siècle. Tancrède appartient à cette aristocratie guerrière née de la Normandie féodale, où la multiplication des héritiers rend parfois difficile le partage des terres. Il ne conquiert lui-même ni royaume ni principauté et ne semble jamais avoir quitté la Normandie. Pourtant, plusieurs de ses fils vont transformer son nom en celui de l’une des dynasties les plus puissantes de l’Europe médiévale.
Tancrède eut une descendance exceptionnellement nombreuse, traditionnellement fixée à douze fils issus de deux unions, d’abord avec Murielle — ou Muriella — puis avec Frédésende. Parmi eux figurent Guillaume Bras-de-Fer, Drogon, Onfroi, Geoffroi, Robert Guiscard et Roger, autant de noms qui vont apparaître dans les chroniques de l’Italie méridionale. À partir des années 1030, plusieurs frères quittent la Normandie pour chercher fortune au sud des Alpes. L’Italie méridionale constitue alors un extraordinaire échiquier politique où s’affrontent principautés lombardes, Empire byzantin, pouvoirs locaux et forces musulmanes présentes en Sicile. Des guerriers normands y servent d’abord comme mercenaires avant de comprendre qu’ils peuvent combattre pour leur propre compte. Guillaume Bras-de-Fer s’illustre notamment lors de l’expédition byzantine menée en Sicile contre les musulmans à partir de 1038. En 1042, il devient comte d’Apulie : en une génération, un fils du modeste seigneur du Cotentin s’est taillé une principauté au cœur de la Méditerranée.
Mais ce sont surtout deux autres fils de Tancrède qui donnent à la famille sa dimension historique : Robert Guiscard et Roger. Arrivé en Italie vers 1046, Robert se révèle un chef militaire et politique exceptionnel. Il étend méthodiquement la domination normande, devient duc d’Apulie et de Calabre et reçoit en 1059 du pape Nicolas II l’investiture de ses conquêtes présentes et futures. En 1071, Bari tombe : près de cinq siècles de présence politique byzantine en Italie péninsulaire prennent fin. Son frère cadet Roger entreprend parallèlement la conquête de la Sicile musulmane. Messine est prise en 1061, Palerme en 1072 et la conquête de l’île s’achève en 1091. Les Hauteville règnent désormais sur un ensemble territorial couvrant pratiquement toute l’Italie du Sud et la Sicile. Leur ascension est d’autant plus spectaculaire qu’elle repose initialement sur une poignée de chevaliers venus de Normandie, capables d’exploiter les divisions politiques de la région, de nouer des alliances et d’intégrer progressivement des populations grecques, lombardes, arabes et latines.
Tancrède, probablement mort vers le milieu du XIe siècle, n’assista vraisemblablement pas à l’aboutissement de cette extraordinaire aventure. Mais sa descendance alla encore beaucoup plus loin. En 1130, son petit-fils Roger II fut couronné roi de Sicile à Palerme et fonda l’un des États les plus riches et les plus originaux de l’Occident médiéval, où traditions normandes, latines, grecques et arabo-musulmanes coexistèrent au sein d’une administration particulièrement élaborée. D’autres descendants des Hauteville participèrent aux croisades : Bohémond de Tarente, fils de Robert Guiscard et arrière-plan essentiel de la première croisade, devint prince d’Antioche en 1098, tandis que son neveu Tancrède de Galilée s’imposa comme l’un des grands chefs militaires francs en Orient. Ainsi, l’homme qui vivait dans le Cotentin au commencement du XIe siècle ne fut pas lui-même un conquérant célèbre : sa véritable importance réside dans l’incroyable génération de guerriers qu’il engendra. En moins d’un siècle, les fils et petits-fils de Tancrède de Hauteville firent passer leur famille d’une petite seigneurie normande à un royaume méditerranéen.