16/10/2025
AFFAIRE HAROLD LECKAT : QUAND LA VERTU MÉDIATIQUE CACHE DES COMPTES OBSCURS
Les réseaux sociaux bruissent, les Facebook et Tiktok s’enflamment et les défenseurs autoproclamés de la liberté de la presse s’égosillent. Harold Leckat, patron de Global Media Time (GMT), a été interpellé par la Direction générale des recherches. Aussitôt, une partie de l’opinion s’est empressée d’y voir la main d’un pouvoir qui s’en prendrait, une fois de plus, à un journaliste libre. Le récit est séduisant, presque romantique : un David médiatique contre le Goliath institutionnel. Sauf que, cette fois, le scénario semble un peu trop commode.
Car derrière le vernis du militantisme médiatique se cache, selon plusieurs sources, une histoire autrement plus triviale : celle d’un contrat public attribué en toute discrétion, d’un argent public mal employé, et de prestations qu’on chercherait encore à localiser. Autrement dit, une affaire de gros sous, bien plus que de liberté d’expression.
Les faits, eux, sont têtus. Global Media Time aurait décroché un contrat avec la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) pour un montant de 459 millions de francs CFA. Un joli pactole, sans qu’aucune procédure d’appel d’offres ne soit respectée. Le Code des Marchés Publics ? Apparemment, il a été oublié dans un tiroir.
Les prestations, facturées rubis sur l’ongle, seraient, selon des documents internes, fictives, incomplètes ou même doublement facturées. Mieux encore, des “prestations hors contrat”, évaluées à plus de 41 millions supplémentaires, viendraient gonfler la note. De quoi faire pâlir d’envie n’importe quel opérateur économique respectueux des règles.
L’affaire a été portée devant la justice par l’Agence judiciaire de l’État, preuve que le dossier dépasse le simple champ de la polémique. Harold Leckat devrait d’ailleurs être déféré dans les prochaines heures. Et il ne sera pas seul : plusieurs cadres de la CDC figurent aussi sur la liste des personnes entendues.
Le paradoxe est délicieux, quoique inquiétant. Celui qui se présentait comme un chantre de la liberté d’informer serait en réalité un bénéficiaire du système qu’il prétend dénoncer. Le problème n’est pas neuf : une partie de la presse gabonaise vit sous perfusion de fonds publics, transformant le noble combat pour la liberté de la presse en un lucratif business de communication.
Dans cette économie de la connivence, le média n’est plus un contre-pouvoir, mais un prestataire. On y troque l’encre contre la facture, la plume contre la commande. Le résultat : une parole journalistique fragilisée, dépendante de ceux-là mêmes qu’elle devrait surveiller.
GMT n’est peut-être qu’un exemple parmi d’autres, mais il est symptomatique d’une dérive plus large: celle d’un secteur où le contrat remplace la conviction, et où la morale s’efface devant les marges bénéficiaires.
Qu’on se le dise : l’interpellation d’Harold Leckat ne saurait être confondue avec une atteinte à la liberté de la presse. Il s’agit, plus sobrement, d’une mise au point sur la frontière entre le journalisme et le commerce. Ce n’est pas la presse qu’on muselle, c’est la complaisance qu’on interroge.
Le dénouement judiciaire dira si Harold Leckat est coupable ou non. Mais une chose est sûre : il serait temps que la presse gabonaise cesse de confondre indépendance et impunité. La liberté d’informer est une vertu. L’immunité comptable, une fiction.