28/05/2026
LA RELIGION NOURRIT L'ESPRIT, MAIS LA CULTURE NOURRIT L'IDENTITÉ SOCIALE
En Guinée, la force des institutions religieuses contraste fortement avec le vide institutionnel entourant la transmission de nos cultures locales. Face à la mondialisation et à la perte progressive de nos repères identitaires, la question n'est plus seulement de préserver le passé, mais de l'intégrer dans l'avenir de nos enfants.
Pour remédier à cela et rééquilibrer la balance, voici plusieurs pistes d'action concrètes, déclinées à différents niveaux de la société.
Si les églises et les mosquées réussissent, c'est parce qu'elles sont implantées au cœur des communautés. Au sein des communautés, il nous faut donc créer les " Foyers Culturels de Quartiers ". Cela permet de créer des " Cases à Palabres" modernes qui constitueront des espaces communautaires (par quartier ou district) non religieux, dédiés à l'apprentissage des us et coutumes.
Il sera aussi nécessaire de mettre à contribution les aînés : institutionnaliser le rôle des sages, des griots et des gardiens du savoir. On pourrait organiser des séances hebdomadaires de contes, d'explications des interdits (totems), des systèmes de parenté à plaisanterie (qui renforcent la cohésion sociale), et des valeurs de solidarité.
Ces centres de quartier seraient les premiers lieux d'alphabétisation et d'expression orale correcte des langues locales pour les enfants nés en milieu urbain.
L'école guinéenne est encore très calquée sur le modèle occidental. Il est urgent d'y insuffler nos réalités en reformant par le bas.
Nous devons aussi introduire des modules obligatoires sur l'histoire des empires de la région, les arts et traditions dans le programme national, la signification des danses traditionnelles, la pharmacopée de base, et les systèmes de gouvernance ancestraux (comme les Chartes de Kouroukan Fouga et de Kemèkiriya).
Un enfant qui ne parle pas sa langue est coupé d'une grande partie de sa culture. Nous devons Généraliser l'enseignement des langues nationales. L'école doit valider et valoriser les compétences linguistiques.
Les écoles devront souvent organiser des sorties d'immersion culturelle, des voyages scolaires vers des sites historiques guinéens (les cases de Sosso Bala, le Fouta théocratique, le mont Nimba, les îles de Loos) pour que l'histoire ne soit pas juste théorique.
Pour toucher les enfants et les jeunes d'aujourd'hui, il faut utiliser leurs codes et leurs canaux de communication. Il faut donc moderniser la tradition.
L'une des pistes est de financer et encourager les studios de création locaux à produire des contenus basés sur les légendes africaines et guinéennes, dessins animés et jeux vidéos pour enfants, créer des applications ludiques pour apprendre les langues nationales, les proverbes et l'histoire de la Guinée, renforcer des émissions jeunesse à forte audience et remplacer une partie des programmes importés à la télévision (RTG et chaînes privées) par des jeux concours inter-écoles sur la culture générale guinéenne et les traditions.
Dans ce cadre, certaines initiatives telles que les studios Koumakan, Kirah et le projet de Musée virtuel de Guinée sont à encourager.
En fin, il faut penser à revaloriser le statut de nos artisans et initiés. Les savoir-faire ancestraux (teinture au indigo, cordonnerie, poterie, forge, instruments comme le balafon ou la kora) se perdent parce qu'ils ne font plus vivre leurs maîtres.
Nous devons créer des écoles de métiers d'art traditionnel. Cela permet de valoriser ces métiers en les transformant en diplômes professionnels reconnus, permettant aux jeunes de voir la culture comme un secteur économique viable.
Une autre piste non moins importante est la célébration des rites de passage civiques : adapter les anciens rites d'initiation (qui apprenaient le respect des aînés, la protection de la nature, la vie en société) sous forme de camps d'été civiques et culturels pour les adolescents.
Il est vrai que la religion nourrit l'esprit spirituel, mais la culture nourrit l'identité sociale. Il ne s'agit pas d'opposer la foi chrétienne ou musulmane à nos coutumes, car elles ont souvent su cohabiter, mais de redonner à notre patrimoine la place structurelle qu'il mérite pour que l'enfant guinéen sache d'où il vient pour mieux savoir où il va.
Alpha Soumah
Ex Ministre de la Culture du Tourisme et de l'Artisanat
République de Guinée