14/04/2026
ET SI ON GARDAIT NOS RACINES...?
L’abandon progressif des marqueurs culturels locaux au profit de modèles exogènes, notamment arabophones ou occidentaux, est un phénomène socioculturel profond en Guinée. Cette dynamique traduit une crise d'identité qui s'articule autour de plusieurs axes historiques, religieux et sociaux.
En Guinée, comme dans beaucoup de pays d'Afrique de l'Ouest, l'Islam est un pilier central de la vie sociale. Cependant, une confusion s’est installée entre la pratique religieuse et l’assimilation culturelle.
Puisque le Coran est en arabe, l'imaginaire collectif a fini par associer la langue et les prénoms arabes à une forme de piété supérieure. Porter un prénom comme Ibrahima ou Fatoumata est souvent perçu comme "plus musulman" que de porter un prénom authentiquement local comme Tamba ou Kerfala.
Ce phénomène touche aussi la géographie, où certains lieux-dits sont rebaptisés avec des termes religieux pour "purifier" ou "bénir" l'espace, au détriment de la toponymie ancestrale qui racontait pourtant l'histoire de la fondation de ces terres.
Le "complexe de l'opprimé", théorisé par des penseurs comme Frantz Fanon, reste vivace. La colonisation a imposé l'idée que la modernité et la civilisation venaient d'ailleurs.
Adopter un prénom ou un mode de vie étranger est souvent perçu, inconsciemment, comme un signe d'ascension sociale ou d'ouverture d'esprit.
Le fait que les langues guinéennes (Poular, Malinké, Soussou, Guerzé, etc.) soient restées longtemps cantonnées à la sphère privée ou informelle a renforcé l'idée qu'elles ne sont pas des vecteurs de "prestige".
À l'influence religieuse s'ajoute l'influence des médias mondiaux. La culture guinéenne se retrouve coincée entre l'arabisation par le biais de la religion et de l'influence des pays du Golfe et l'occidentalisation par la musique, le cinéma et les réseaux sociaux. Dans ce duel d'influences, le patrimoine local est souvent perçu comme "archaïque" ou "villageois" par les jeunes générations.
Ce délaissement culturel n'est pas sans risques pour la cohésion nationale. Un nom de localité contient une étymologie qui explique souvent une victoire, un pacte entre familles ou une caractéristique géographique. En changeant ce nom, on efface une page d'histoire.
Lorsque les prénoms ancestraux disparaissent, c'est aussi le lien avec les ancêtres et la signification spirituelle ou sociale des lignées qui s'estompe.
Pour inverser cette tendance, plusieurs leviers peuvent être activés :
Par exemple, intégrer davantage l'histoire des empires et des héros locaux dans les programmes scolaires.
Le rôle des leaders d'opinion (artistes, intellectuels, politiques) est crucial pour redonner du "chic" au patrimoine guinéen.
On peut aussi faire la distinction entre foi et identité. Ce qui permet de promouvoir l'idée que l'on peut être un pratiquant fervent tout en portant un prénom issu du terroir, comme cela se voit dans de nombreuses autres cultures musulmanes (en Turquie, en Indonésie ou en Iran).
L'enjeu est de passer d'une culture de "l'emprunt systématique" à une culture de la "synthèse", où la Guinée s'ouvre au monde sans pour autant s'oublier elle-même.
Garder ses racines n'a jamais fait de mal à un arbre.
Alpha Soumah
Ancien Ministre de la Culture, du Tourisme et de l'Artisanat
République de Guinée