01/08/2026
Le Parti de la mer
Par Yasser El Yaâkoubi
Chaque fois que des jeunes tentent de rejoindre Ceuta à la nage ou qu’un canot pneumatique fait naufrage au large de Nador ou de Sidi Ifni, nous nous rassemblons devant nos écrans pour chercher un coupable.
Nous blâmons la famille.
Nous blâmons l’école.
Nous blâmons les réseaux sociaux.
Nous blâmons l’Europe.
Nous blâmons la mer…
Puis nous rentrons chez nous rassurés, car, comme toujours, nous avons réussi à empêcher quiconque de voir l’éléphant assis au milieu de la pièce.
Cette fois encore, nous dirons qu’ils sont victimes d’une illusion.
Peut-être organiserons-nous des conférences, rédigerons-nous des rapports, compterons-nous les survivants et les noyés, puis tournerons-nous la page en attendant la prochaine image.
Mais la véritable question ne nage pas vers Ceuta…
Elle vit parmi nous.
Comment un pays qui annonce un taux de chômage d’environ 13 %, alors que les entrepreneurs de l’agriculture, du bâtiment, de l’industrie et du tourisme se plaignent d’un manque de main-d’œuvre, peut-il voir ses enfants fuir en masse vers la mer ?
L’équation semble impossible…
À moins que le problème ne soit pas l’absence d’emploi, mais l’absence de dignité et la perte de confiance.
Car on ne fuit pas toujours la pauvreté…
Parfois, on fuit le sentiment que le chemin ne mène nulle part.
Pour certains jeunes, la mer est devenue le plus grand bureau de recrutement.
Non pas parce qu’elle leur promet un emploi…
Mais parce qu’elle leur offre une possibilité.
Et lorsqu’il ne reste plus d’espoir, la possibilité devient plus précieuse que la certitude.
Nous ne souffrons pas d’un manque de projets.
Nous souffrons d’un manque d’intermédiaires entre les projets et les citoyens.
Nous avons des autoroutes…
Mais la route vers les opportunités reste semée d’obstacles.
Nous avons des ports de classe mondiale…
Mais beaucoup de jeunes ne trouvent aucun port où faire accoster leurs rêves.
Nous avons de beaux discours…
Mais les mots, comme la monnaie, perdent leur valeur lorsqu’on les imprime plus qu’on ne les produit.
Pendant ce temps, une autre saison commence…
Le mercato politique.
Les chemises changent.
Les couleurs changent.
Les slogans sont repeints.
Mais les idées restent assises dans les tribunes à regarder le match.
Les partis ne se disputent plus les projets, mais les noms.
La question n’est plus : « Que ferez-vous ? »
Mais : « Avec qui serez-vous ? »
Comme si la nation était devenue un marché des transferts plutôt qu’un véritable projet d’État.
Plus étonnant encore, un pays dont l’histoire s’étend sur plus de douze siècles, doté d’une profondeur civilisationnelle capable de faire émerger de grands hommes d’État, se retrouve parfois face à une scène politique qui paraît plus petite que son histoire.
On recycle les mêmes visages et l’on confie des responsabilités à des personnes âgées dans des fonctions qui exigent pourtant dynamisme, renouvellement des idées et modernisation des méthodes.
Les mots abondent…
Le sens manque.
Les voix s’élèvent…
Le prestige s’abaisse.
La présence médiatique se confond avec la présence politique, au point que certains discours ressemblent davantage à une compétition pour attirer l’attention qu’à une compétition pour bâtir l’avenir.
Le prestige de l’État ne se construit pas uniquement par les discours, ni ne se résume à ses institutions.
Il exige aussi des élites capables d’être à la hauteur de leur histoire, et non de demander à l’histoire de s’abaisser à leur niveau.
Immaturité, plaisanteries faciles, discours creux, prétention à être proche des puissants, menaces…
Peut-être que la véritable tragédie réside dans le fait qu’à chaque crise, nous revenons aux mêmes visages, aux mêmes outils, au même langage et à la même façon de penser, tout en espérant des résultats différents.
Nous cassons le thermomètre…
Puis nous nous étonnons que la fièvre ne baisse pas.
Nous changeons les slogans…
Mais nous gardons la même manière de penser.
Nous remplaçons les enseignes…
Mais nous laissons le chantier en l’état.
Puis nous demandons, avec une naïveté déconcertante : pourquoi rien ne change-t-il ?
L’ignorance est devenue plus complexe que la simple incapacité à lire et à écrire.
Il existe une ignorance de l’économie.
Une ignorance de la gestion des institutions.
Une ignorance de l’écoute de la société.
Une ignorance de la reconnaissance de ses erreurs.
Et la plus dangereuse de toutes…
Celle qui se croit savoir.
Le Maroc n’a pas besoin aujourd’hui de nouveaux discours sur la jeunesse.
La jeunesse s’exprime…
Mais dans une autre langue.
Les uns parlent avec une valise.
Les autres avec un contrat de travail à l’étranger.
D’autres avec un canot pneumatique.
Et certains, hélas, avec leur propre corps face à la mer.
Il y a aussi ceux qui ont choisi de voter d’une manière qu’aucune loi électorale n’avait prévue…
Ils ont voté avec leurs pieds.
En partant.
Les États ne s’effondrent pas lorsqu’ils comptent beaucoup de critiques.
Ils s’effondrent lorsque la critique devient un rituel saisonnier, que la réforme reste une promesse sans cesse reportée et que la reproduction des anciennes méthodes est érigée en vertu.
Alors, la mer cesse d’être simplement la mer.
Elle devient une urne électorale ouverte.
Les jeunes y votent contre le désespoir…
Et non contre leur patrie.
Le plus douloureux est que beaucoup continuent de croire que le problème vient des vagues…
Alors qu’en réalité, les vagues ne font que transporter les messages que la terre ferme n’a pas su lire.