08/04/2026
Ces étrangers que la France fabrique elle-même comme "illégaux"
Une chercheuse de Sciences Po tire la sonnette d'alarme. Shreya Parikh, enseignante au CERI-Sciences Po Paris, vient de publier une tribune dans Libération qui fait l'effet d'un pavé dans la mare de l'indifférence : la France ne subit pas l'irrégularité des séjours, elle la produit. Et les chiffres sont là pour le confirmer.
En 2024, la France a délivré entre 128 000 et 140 000 obligations de quitter le territoire français, selon que l'on retient les données Eurostat ou celles du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, Didier Leschi, exprimées sur franceinfo en février 2025. C'est plus du double de l'Allemagne (57 075 selon Eurostat), et de loin le record européen, loin devant l'Espagne, la Grèce et l'Italie. Sur ces OQTF prononcées, le taux d'exécution atteint à peine 11,4 % selon les données Eurostat pour 2024. Non pas parce que l'État est laxiste, mais parce qu'une grande partie de ces décisions sont structurellement inapplicables : les personnes concernées proviennent de pays considérés comme dangereux, elles bénéficient de recours suspensifs devant les tribunaux administratifs, ou leurs pays d'origine refusent de délivrer les laissez-passer consulaires. Le rapport du Sénat de juin 2025 le dit explicitement : la loi française oblige à prononcer une OQTF dès qu'un séjour est considéré comme irrégulier, même sans aucune perspective réelle d'éloignement.
En clair : on fabrique du papier d'expulsion pour l'affichage politique, en sachant pertinemment qu'il ne sera pas appliqué. Une politique du chiffre qui fait des dizaines de milliers de personnes des sans-papiers officiels sans pour autant régler quoi que ce soit.
Ce que Shreya Parikh décrit dans sa tribune va plus loin que les statistiques. Elle raconte ce que c'est de vivre sous la menace d'une OQTF quand on est migrante, même qualifiée. Elle évoque Rayen Fakhfakh, un étudiant tunisien de 21 ans, arrivé en France à 12 ans, bachelier à 16 ans avec mention, externe en cinquième année de médecine à l'Université Paris-Saclay, trésorier du tutorat santé de sa faculté, engagé dans des projets humanitaires. Ce brillant futur médecin a reçu le 28 février 2025 une OQTF de la préfecture de Seine-Saint-Denis, en rentrant d'une garde à l'hôpital. Motif retenu par la préfecture : il ne justifie d'aucune insertion professionnelle ni de perspective d'emploi. Il a deux frères en France, dont un pharmacien. Son université le soutient par écrit. Il fait ses gardes dans des hôpitaux publics en sous-effectif. La juge des référés a suspendu l'OQTF en quelques heures, tant la décision préfectorale était manifestement infondée. Le 6 juin 2025, après une vague de solidarité dans la communauté médicale et universitaire, la préfecture lui a finalement délivré un titre de séjour d'un an. Mais entre-temps, il avait vécu l'un des épisodes les plus traumatisants de sa vie.
Son avocate, Me Caroline Andrivet, a pointé un examen superficiel et une motivation stéréotypée du dossier. C'est là toute la mécanique dénoncée : des préfectures surchargées qui commettent régulièrement des erreurs de droit, face à un cadre juridique d'une complexité croissante. La Cour des comptes le disait dès janvier 2024 dans un rapport sans ambiguïté.
Mais le gouvernement et le Parlement ont fait le choix inverse. La loi du 26 janvier 2024, dite loi Darmanin, décrite par La Cimade comme l'une des plus répressives adoptées en France depuis quarante ans, a supprimé la quasi-totalité des protections qui existaient contre les OQTF. Avant cette loi, des protections quasi-absolues garantissaient à certaines catégories de personnes d'échapper à une mesure d'éloignement : les parents d'enfants français, les conjoints de Français, les personnes arrivées en France avant 13 ans, les personnes gravement malades, celles résidant depuis plus de dix ans sur le territoire, ou encore les titulaires d'une rente d'accident du travail. Tout cela a été balayé, à l'exception des mineurs. La durée de validité des OQTF est passée d'un an à trois ans, ce qui revient à bloquer toute nouvelle demande de régularisation pendant une durée considérable. Et depuis la circulaire Retailleau du 23 janvier 2025, qui abroge la circulaire Valls de 2012, la durée de présence requise pour une admission exceptionnelle au séjour est passée de cinq à sept ans.
Le résultat concret, c'est celui d'Abou, père de trois enfants français, marié à une Française, arrivé depuis quatorze ans en France en situation régulière, à qui la préfecture a refusé le renouvellement de son titre de séjour en juillet 2025 au motif que certains paiements en espèces pour l'entretien de ses enfants n'avaient pas été pris en compte. C'est ce que documentent les bénévoles de La Cimade au quotidien. C'est aussi ce que vivent les familles dans les centres de rétention administrative, dont la France ne dispose que de moins de 2 000 places réparties sur le territoire, soit soixante-dix fois moins que le nombre d'OQTF prononcées chaque année, ce qui rend arithmétiquement impossible toute exécution systématique.
Il faut aussi rappeler que beaucoup de ces situations d'irrégularité ne tombent pas du ciel. Elles sont fabriquées par une administration qui dématérialise ses services sans les rendre accessibles, qui ne répond qu'à travers des réponses automatiques, dont les sites de prise de rendez-vous tombent en rade, et qui laisse des personnes en attente de renouvellement basculer dans l'irrégularité faute d'avoir pu obtenir un créneau à temps. Shreya Parikh le dit avec précision : elle-même a passé des nuits à actualiser le site dysfonctionnel de la préfecture pour un simple renouvellement de titre de séjour, sans aucun résultat.
Ce n'est pas un dysfonctionnement marginal. C'est un système. Un système qui précarise délibérément des personnes qui travaillent, étudient, élèvent des enfants, soignent des malades, nettoient des bureaux, construisent des maisons. Des personnes dont on a besoin, que la France a formées ou accueillies, et qu'on transforme ensuite en illégaux sur le papier pour alimenter une rhétorique sécuritaire qui ne règle rien et brise des vies.
La France compte seulement 0,17 % de personnes en situation irrégulière rapportées à sa population, contre 0,31 % en Allemagne selon les données Eurostat. Et pourtant, c'est elle qui prononce de loin le plus d'OQTF en Europe. Ce paradoxe n'est pas un accident. Il est le produit d'une politique qui choisit l'affichage sur l'efficacité, la répression sur l'accueil, et le mépris des personnes sur le respect de leurs droits fondamentaux.
Sources : Libération, Eurostat
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