19/07/2026
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (1/10)
L'Adieu à un monde (Introduction)
Il est des paysages gravés en nous comme une seconde peau, des territoires de l'enfance que l'on croit éternels. Aujourd'hui, en regardant la Martinique d'aujourd'hui, je sens monter en moi une urgence impérieuse : celle de témoigner. Je veux raconter ce coin de paradis de Rivière-Pilote, le quartier Préfontaine, tel qu'il vivait dans les années 70. C'était une époque charnière, une Martinique qui se tenait sur le fil du rasoir, à la veille d'un cataclysme démographique et culturel qui allait l'emporter pour toujours. Fermez les yeux, je vous emmène là où tout a commencé.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (2/10)
Le Triumvirat de la terre rouge
En ce temps-là, j'avais six ans. On m'appelait Paco. Mon univers se résumait au morne de Préfontaine, et il était mon empire. Dans la cour de la maison, la terre rouge et chaude nous appartenait, à mon petit frère, à mon cousin et à moi. Nous étions inséparables, un véritable triumvirat complice, toujours fourrés ensemble. Nos pieds nus, endurcis par le contact quotidien avec le sol, ne connaissaient pas la gêne des chaussures. Nous étions les rois de notre monde, et chaque journée était une nouvelle conquête.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (3/10)
Les Chasseurs de la rivière
Notre terrain de jeu n'avait pas de murs, pas de frontières. Nous étions les explorateurs intrépides des ravines et des sous-bois, experts dans l'art de traquer les merles et les lézards avec la ruse des anciens. Mais notre véritable terrain de chasse, c'était la rivière. Nous y pêchions les écrevisses, ces créatures aux couleurs flamboyantes, les papajaks rouges, verts ou noirs. Mais le graal, la prise rare et recherchée par-dessus tout, c'était le zabitan. Un monstre, une écrevisse énorme dotée de pinces redoutables, dont la capture faisait de nous des héros.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (4/10)
Les Ombres de la nuit (Le conteur)
Pourtant, cette liberté en plein jour avait un prix, payé à la tombée de la nuit. Les histoires de mon oncle, le plus jeune frère de ma mère, peuplaient nos rêves de frayeurs. Il avait beau être un grand enfant dans sa tête, il savait instiller la terreur. Comment oublier le mabrouilla, ce lézard beige et sournois qui, disait-on, se collait à la peau pour ne plus jamais se décoller ? Ou les récits effrayants des "volants", ces hommes qui enlevaient leur peau pour révéler des ailes de cauchemar et voler dans la nuit ? Ou encore ces cercueils qui barraient le chemin des retardataires, prêts à engloutir les imprudents qui osaient les enjamber ? J'en étais terrorisé, blotti sous mes draps.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (5/10)
L'Arbre et la bouture (Le grand-père)
Mais la maison de mes grands-parents était un sanctuaire. Mon grand-père, garde forestier à la pépinière de Préfontaine, m'a transmis l'amour viscéral de la terre. Petit, je savais déjà reconnaître les arbres rien qu'à la forme de leurs feuilles. Je me souviens d'une balade avec lui. J'avais repéré une tige de rosier que l'on venait de tailler. En cachette, avec la gravité d'un petit homme, je l'ai plantée. À la surprise générale, elle a non seulement pris racine, mais elle a donné de superbes roses aux couleurs d'une beauté inouïe, trois teintes mêlées. Mon grand-père avait posé sa main calleuse sur mon épaule, un sourire silencieux en guise de fierté. J'avais l'or vert dans les veines.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (6/10)
Le Cœur du foyer (La grand-mère et les tantes)
Dans cette même maison vivait ma grand-mère, une femme très aimante mais souvent malade, fatiguée par la vie. Je garde d'elle le souvenir de ses grands cheveux et d'une pointe de jalousie, ma toute première. Une fois, elle avait pris mon cousin sur ses genoux, et je voulais y être à sa place, le cœur serré par ce sentiment nouveau. Je vivais aussi entouré de mes tantes, les nombreuses jeunes sœurs de ma mère. Elles m'ont donné un amour incommensurable. Je garderai toujours en mémoire leur douceur, leur côté moelleux et réconfortant, comme un refuge contre tous les maux du monde.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (7/10)
Les Balades du soir
Le soir, à 16h, c'était le rituel sacré. Les jeunes du quartier se donnaient rendez-vous dans la cour de l'école de Préfontaine. C'était un ballet incessant de vélos et de mobilettes, un tourbillon de jeunesse et de vie. J'adorais ces balades, je les attendais toute la sainte journée. C'était mon moment. Je me souviens de la tristesse, des larmes même, quand mes tantes partaient sans moi, me laissant derrière, le cœur en miettes, attendant leur retour avec un mélange d'espoir et de désespoir.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (8/10)
Le Chemin du bourg (Le dispensaire et les coqs)
Je me revois aussi sur le chemin du dispensaire de Rivière-Pilote. Avec mes tantes, nous faisions le trajet depuis Préfontaine, entre taxi et stop. J'allais juste pour me faire piquer, une épreuve pour beaucoup, mais j'étais courageux, un vrai petit soldat. Jamais je n'ai pleuré pour une piqûre. Sur la route, il y avait cette maison de combat de coq. J'entendais les cris, l'effervescence. Je rêvais d'y entrer, de voir ce spectacle interdit, mais on me disait toujours que j'étais trop petit. Une frustration qui alimentait mon désir de grandir.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (9/10)
La Tôle pleure et la famille s'effritait
Dans la maison, il y avait aussi cet oncle, le plus jeune frère de ma mère, resté un grand enfant, qui nous faisait des farces et nous racontait des histoires effrayantes. Nous l'aimions beaucoup. Mais la vie à Préfontaine commençait à changer. Ma mère est partie en métropole par le biais du BUMIDOM pour travailler à la poste. Elle n'était pas la première. Déjà deux autres sœurs et un frère étaient partis avant elle. Je me souviens des jours de pluie, du bruit assourdissant de la tôle sous les averses, et de moi, blotti contre mes tantes, écoutant le chant des grenouilles annonçant la nuit. Une mélancolie s'installait, un pressentiment que ce bonheur simple était menacé. Le foyer se vidait, doucement, inéluctablement.
ÉPISODE 1 : L'EMPIRE DE PRÉFONTAINE (10/10)
Le Drame et l'envol vers l'inconnu (LE DÉPART)
Mais l’insouciance a ses failles, et le destin parfois frappe sans crier gare. La santé de ma grand-mère, déjà si fragile, s'est mise à décliner brutalement. Un jour, sous mes yeux d'enfant, elle s’est effondrée. Cette chute a été le premier choc, la vision fulgurante d’un monde qui s’écroulait, l’amorce de sa fin qui allait survenir si rapidement. Puis ce fut la maison envahie par une foule d’inconnus, des murmures, et au milieu de la salle a manger, ce cercueil. Elle y était allongée, si paisible, blottie dans du satin violet. C'était mon tout premier contact avec la mort. J'ai eu peur. Une peur panique qui m’a pétrifié, m’empêchant de trouver le courage de m'approcher pour lui faire un dernier ba**er.
Le deuil était encore lourd sur la maison quand tout s'est accéléré. On est venu nous annoncer, à mon petit frère et à moi, que notre départ était imminent. Précipité par la disparition de notre grand-mère, ce voyage devait nous mener tout droit vers notre mère, en France.
À l'idée de voler dans le ciel, comme ces petits avions que je voyais passer au-dessus des mornes, une joie frénétique m'a soudain envahi. J'étais curieux, excité à l'idée de découvrir ce pays mythique où, disait-on, les gens avaient la télé et le téléphone dans chaque pièce, où tout brillait, et où les gens étaient riches et beaux. C'était un départ imminent, une promesse d'aventure qui faisait pétiller mes yeux d'enfant.
Mais dans ce tourbillon d'excitation, alors que nous arrivions à l'aéroport du Lamentin, une réalité brutale m'a frappé en plein cœur, effaçant mon sourire. J'ai réalisé, avec une violence inouïe, que mon cousin et mes tantes ne viendraient pas avec nous. Ils restaient là, à Préfontaine.
Pourtant, il a fallu avancer. Nous avons traversé le hall, et je me suis retrouvé, la main dans celle de mon petit frère, à monter la passerelle de l'avion. Une fois à bord, je me suis précipité vers le hublot. En contrebas, sur la grande terrasse panoramique de l’aéroport, la foule était compacte. C’était là, à l’époque, que les familles se réunissaient pour suivre des yeux les voyageurs jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’appareil. J'ai plissé les yeux, le cœur battant à tout rompre, et je les ai distingués. Mon cousin, mes tantes, mon oncle... Ils étaient là, massés contre la rambarde, minuscules silhouettes agitant frénétiquement des mouchoirs.
Alors que l'avion prenait de la vitesse et que le grondement des réacteurs couvrait mes propres sanglots, je les ai vus se réduire encore, devenir des points imperceptibles, puis s'effacer totalement. J'avais l'impression de trahir ma terre et de laisser derrière moi la moitié de mon âme, m'envolant vers un ailleurs inconnu dont la promesse de bonheur ne pourrait jamais combler le vide immense de cet adieu.