08/05/2026
🙏 Merci à l'historien Louis-José Barbançon de rétablir la vérité historique face à la désinformation des pages de propagande loyalistes qui prennent les calédoniens pour des imbéciles. Voici ses 2 dernières publications, fruits d'un travail de recherche scientifique, loin des fakes news véhiculées par la droite coloniale :
✅️ Publication du 6 mai 2026 ⤵️
Récemment l’on a vu réapparaître sur la toile sur la page du Bon Jojo, le document daté du 1er janvier 1844 intitulé : « Déclaration de reconnaissance de souveraineté. »
Un document que tous les historiens connaissent, maintes fois commenté et documenté, loin d’être un scoop, même s’il est peu connu du grand public. L’historien Joël Dauphiné et d’autres ont bien montré que cet acte trouve son origine dans une initiative personnelle du contre-amiral Dupetit-Thouars, commandant de la division navale de l’Océanie, plutôt que dans une instruction explicite du gouvernement de Louis-Philippe alors roi des Français. D’ailleurs, dès que l’information parviendra en France, l’ordre sera donné de récupérer le pavillon, non pas par respect vis-à-vis des Kanak et de leurs chefs (désignés rois dans le document) mais par crainte des réactions des Britanniques avec lesquels François Guizot, le principal ministre de facto du gouvernement présidé par le maréchal Soult, cherche à établir une « entente cordiale ». Lisons ce document qui, notons-le, ne s’intitule pas « prise de possession ». Il y est écrit : « …plaçant nos personnes et notre terre d’Opao sous leur [celle de la France et de son gouvernement] haute protection… ». Ce texte établit une amorce de « protectorat », pas une annexion. Au contraire, le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes déclare : « je prends possession ». C’est une différence fondamentale.
À Tahiti, en septembre 1842 Dupetit-Thouars avait établi un protectorat avec la reine Pomaré. La demande des autorités tahitiennes avait été ainsi rédigée : "1er La souveraineté de la reine et son autorité et l'autorité des chefs sur leurs peuples seront garanties."... "3e La possession des terres de la Reine et du peuple leur sera garantie. Ces terres leur resteront."... " À ces conditions la Reine Pomare et ses grands chefs demandent la protection du Roi des Français..." Dans la lettre de ratification officielle adressée par Louis-Philippe à la reine Pomaré, le 25 mars 1843, le roi des Français confirma: "Conservez vos terres, et votre autorité intérieure sur vos sujets." Cet état de fait est remis en cause après la tentative de prise de possession de Dupetit-Thouars en novembre 1843. Cette dernière sera désavouée par Paris, d’autant que l'affaire Pritchard envenime les relations franco-britanniques. Une nouvelle convention, adoptée en août 1847, prévoira que les îles Tahiti, Moorea et dépendances seront placées : "sous la protection immédiate et exclusive de S. M. le Roi des Français..."
En revanche, en mai-juin 1842, le même Dupetit-Thouars a pris possession des Marquises où la France envisage d’établir un pénitencier pour les déportés politiques. Pour cette raison, il est impératif que la possession des terres soit incontestable ce qui n’est pas le cas dans le cadre d’un protectorat. Le directeur des colonies, Mestro note à propos de Tahiti: "Nous n'avons pas la souveraineté. Nous y avons un droit de protectorat mal défini, reconnu à grand peine par l'Angleterre, & dont l'application peut amener d'un jour à l'autre des difficultés."
Autre cas, celui de Wallis, où la demande de protectorat du 4 novembre 1842, se présentait en ces termes : "Nous le roi des Îles Wallis et les chefs soussignés, après avoir embrassé la religion Catholique... déclarons vouloir former un état libre et indépendant Et ... [demandons] à être sous la protection de sa Majesté Louis-Philippe 1er Roi des Français." L’amiral Bruat gouverneur des établissements français de l’Océanie chargé de transmettre la réponse des ministères, en avril 1844, écrit : "En vous accordant la protection le roi des Français reconnaît votre indépendance." Le protectorat officialisé à partir de 1887, permettra aux « indigènes » d’Uvea mo Futuna, de conserver la propriété de leurs terres et le gouvernement de leurs rois à Uvea à Alo et Sigave. Ce ne sera pas le cas en Nouvelle-Calédonie.
L’acte de 1er janvier 1844, aujourd’hui ressorti, est accompagné d’un document annexe rédigé par le commandant du Bucéphale, le capitaine de corvette Julien-Laferrière celui-là même qui signe la reconnaissance de souveraineté – document daté du 7 mai 1844 (Archives d’outre-mer carton 29 Océanie).
On y retrouve un compte-rendu de la négociation menée avec les Alikis, chefs kanak, le 31 décembre 1843. On peut y lire que le R.P. Viard qui assurait la traduction demande aux chefs « s’ils seraient contents d’être alliés avec les Français… » puis plus loin, on trouve les termes suivants : «…l’alliance qui venait d’être contractée… ». C’est bien le commandant du Bucéphale qui demande aux chefs kanak, s’ils veulent être alliés. La France n'a pas été appelée. Les réponses en langue d’Uvea (Wallis) que parlait le R.P. Viard par l’un des Kanak certainement originaire d’Ouvéa (Loyauté) est édifiante. Aux questions posées, « voulez-vous que le Roi des Français soit votre Père ? », les chefs répondent « E lelei ! e lelei ! oui bien ! ». Voulez-vous lui obéir comme des enfants obéissent à leur père ? - Lelei ! Lelei ! - Alors il s'engagera à vous défendre contre vos ennemis — Lelei ! Lelei ! » La France n’a donc pas été appelée, c’est elle qui a proposé une alliance. Et, c’est le fait le plus important, en 1844, les Kanak sont considérés comme des « alliés » dans le cadre d’une « alliance », en 1853 les Kanak deviendront des « sujets » dans le cadre d’une annexion. C’est fondamentalement différent.
En fait, ceux qui ont ressorti ce texte pour justifier une relecture de l’histoire édictant que la France aurait été appelée, auraient dû choisir un autre texte car ce dernier démontre le contraire de ce qu’ils voulaient prouver. Quand on veut manipuler l’histoire, on se renseigne en amont sur les études réalisées et sur toutes les archives existantes.
✅️ Publication du 7 mai 2026 ⤵️
Selon une récente publication sur la page du Bon Jojo, le fait que la tribu de Pouebo ait accepté la souveraineté française en février 1854, démontrerait que cette décision n’a pas été prise « par hasard, pas dans la précipitation. Dix ans après Balade. Le temps d’observer, de peser et de choisir. » Ce ne serait pas « un coup de force isolé. Pas un caprice colonial. Un processus assumé, étalé dans la durée, documenté par les archives », processus qui se serait déroulé entre l’acte du 1er janvier 1844 à Balade et février 1854.
Pourquoi remonter dix ans en arrière ? Reprenons plutôt ce qui s’est passé entre le 24 septembre 1853, date de la prise de possession par le contre-amiral Febvrier Despointes et février 1854. Arrêtons-nous sur la mise aux fers puis l’éloignement de quatre Kanak de Balade à Tahiti en décembre 1853, quelques semaines donc avant la « soumission » de février 1854. Les circonstances de leur arrestation sont développées dans le célèbre Marins et Missionnaires, du R.P. Albert de Salinis publié en 1892 ; ainsi que leur exil vers Tahiti (p.329). D’autres auteurs en font état dont le R.P. Rozier, le grand spécialiste des premières années de la mission mariste en Nouvelle-Calédonie. Les faits sont décrits avec précision par Michel Soulard dans son ouvrage Une graine en terre Kanak. Journal inédit (1843-1853) et correspondance de Mgr Douarre, publié en 2022.
Que s’est-il passé à la fin de l’année 1853 ? Febvrier-Despointes, soupçonnant qu’un complot contre sa personne se prépare, fait arrêter plusieurs Kanak qui sont mis aux fers, les pieds pris dans des manilles fixées sur une barre de justice. Parmi eux, Tiangoune et deux guerriers qui gardaient l’entrée de sa case ainsi que les dénommés Oundo, Michel l’héritier de Tiangoune, Quidago et Toulangui. C’est un « autre 2 décembre » ironise le R.P. Rougeyron missionnaire mariste, en allusion au coup d’État du 2 décembre 1851, au cours duquel le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte avait fait arrêter tous ses opposants.
Michel Soulard, se fondant en particulier sur une lettre du R.P. Rougeyron datée du 20 décembre 1853, poursuit : « Tiangoune, considéré, à tort, comme « grand chef », est emprisonné sur le Phoque, mais il s’évade, puis se soumet – sous l’impulsion du P. Montrouzier – en échange de sa liberté ». Puis l’auteur précise : « Les autres prisonniers sont répartis sur les deux corvettes (le Prony – commandant Jean-Joseph de Brun et le Catinat capitaine de frégate Lacombe). Finalement, les 30 et 31 décembre, quatre d’entre eux – les autres étant relâchés – sont regroupés sur le Catinat qui part pour Tahiti, le 1er janvier 1854… »
Selon le R.P. Rozier, Oundo alias Paulo sera rapatrié en Nouvelle-Calédonie par le gouverneur Guillain qui l’aurait fait revenir « pour avoir un agent utile contre la Mission. ».
Les questions qui se posent sont : dans la mémoire des autorités coutumières de Pouebo en février 1854, quels souvenirs étaient les plus proches : ceux datant d’il y a dix ans ou ceux concernant leurs voisins de Balade survenus quelques semaines auparavant ? Ont-ils eu un autre choix que celui de se soumettre sous peine d’être mis aux fers puis éloignés à Tahiti ?
Quand un plumitif égaré en histoire sur la page du Bon Jojo écrit, « Une archive ne se choisit pas. On la lit en entier, ou on ne la cite pas du tout », à qui s’adresse-t-il : à son miroir ?
La photo jointe fait apparaître sur le rôle d’équipage de la corvette Catinat, le nom des quatre premiers Kanak de l’histoire exilés, à peine plus de trois mois après la prise de possession (Service historique de la défense Rochefort).