10/05/2026
« OPÉRATION CŒUR » : LA GRANDE BRADERIE ÉLECTORALE
Sortons les violons. Le 8 mai dernier, Sébastien Lecornu a livré une allocution d’une sensibilité rare sur les réseaux sociaux. Treize minutes où le Premier ministre, la main sur le cœur, nous explique que « le statu quo n’est pas un destin ». C’est beau, c’est lyrique. Mais derrière les trémolos, l’État joue une partition bien plus brutale : celle du chronomètre et du rapport de force.
Le plan ? Ressusciter la proposition de loi organique de Georges Naturel, initialement déposée en mai 2025.
• 18 mai : avis du Congrès de la Nouvelle-Calédonie. Oui, ce même Congrès devenu illégitime, dont le mandat est périmé faute d’élections, mais qu’on sollicite pour donner une onction démocratique à un texte capital.
• 19 mai : vote en séance publique au Sénat. L’objectif : boucler le parcours législatif avant le 30 mai, date butoir pour convoquer les électeurs.
Un véritable marathon législatif pour une réforme qui mériterait pourtant de la sérénité.
L’amendement « Cupidon » : émotion ou calcul ?
Mais l’émotion ministérielle ne s’arrête pas aux natifs. Pour pimenter le texte, le gouvernement veut ajouter un amendement pour les conjoints. C’est si romantique : marié ou pacsé, 5 ans de présence, et hop — vous voilà citoyen.
On nous demande de nous émouvoir. Difficile, quand on regarde le calendrier : pourquoi cet ajout de dernière minute qui fragilise tout l’édifice ?
• Georges Naturel lui-même qualifie cette mesure d’« illusion » à 50 jours du scrutin.
• Calédonie Ensemble et l’Éveil Océanien invoquent une « censure inéluctable » du Conseil Constitutionnel.
L’arithmétique du crime : à qui profite le dégel ?
Sortons les calculettes pour voir qui est l’éléphant dans le magasin de porcelaine.
La proposition initiale (les seuls natifs) concerne 10 575 électeurs :
• 4 145 de statut civil coutumier
• 6 430 de statut civil de droit commun
En ajoutant les conjoints, on change d’échelle. En considérant prudemment que certains natifs ont un conjoint éligible, on n’injecte pas 10 575 électeurs, mais entre 10 000 et 15 000 nouveaux électeurs dans un corps électoral déjà tendu.
Le calcul est simple. En Province Sud, cet apport massif dilue mécaniquement le poids des listes émergentes. Pour passer la barre des 5 % des inscrits (et non des exprimés, rappelons-le), le seuil de voix nécessaire explose.
Ce « passage en force » ne profite pas au renouveau démocratique. Il bétonne les positions des partis loyalistes déjà en place, en noyant les oppositions sous une vague de nouveaux inscrits « amis ».
La sagesse oubliée de Ferdinand Mélin-Soucramanien
Pourtant, une voie de sortie existait, loin de ces bricolages de dernière minute. Travailler sur la proposition de Ferdinand Mélin-Soucramanien (et Jean Courtial) aurait été bien plus sage.
Leur idée ? Constitutionnaliser le préambule de l’Accord de Nouméa.
Pourquoi est-ce la clé ?
1. Pérennisation : graver dans la Constitution les principes de décolonisation et le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », rassurant ainsi les indépendantistes.
2. Légitimité : en échange de cette garantie constitutionnelle, le dégel du corps électoral deviendrait acceptable pour tous, inscrit dans un processus de décolonisation reconnu — et non plus perçu comme une agression unilatérale de l’État.
Au lieu de cela, le gouvernement préfère jouer la carte de l’amendement providentiel. Plutôt que de bâtir la paix sur un socle juridique solide, on préfère les allocutions vibrantes et les passages en force qui, sous couvert de « faire pays », risquent de le défaire.
À qui profite le crime ? Sûrement pas à la sérénité du pays.
Ce que défend Faire Pays
Une souveraineté préparée, dans la durée, sur un socle juridique solide — pas un calendrier imposé à la hussarde par Paris.