24/07/2026
Le Vaccin.

Dans notre précédent texte, nous avons proposé une idée simple : le véritable ennemi de notre République n'est pas un parti politique, un homme ou une idéologie. Nous l'avons appelé le virus. Ce virus ne change pas seulement les dirigeants ; il transforme progressivement leur rapport au pouvoir. Il banalise les privilèges, normalise les passe-droits et finit par faire considérer les ressources publiques comme des avantages attachés à une fonction.
Si le virus prospère, ce n'est pas parce que les femmes et les hommes qui exercent le pouvoir seraient, par nature, moins vertueux que les autres. Il prospère parce que notre République lui offre un environnement favorable. Trop de décisions sont prises loin du regard des citoyens. Trop de dépenses ne sont connues que plusieurs mois, parfois plusieurs années plus t**d. Trop de contrôles interviennent lorsque les dégâts sont déjà faits. Dans un tel système, les dérives deviennent possibles, puis elles finissent par paraître normales. Le virus ne se nourrit pas seulement de l'ambition des hommes ; il se nourrit de l'opacité.
À chaque alternance, nous avons placé nos espoirs dans de nouveaux visages, de nouveaux partis et de nouvelles promesses. Pourtant, les mêmes critiques reviennent avec une régularité troublante : privilèges, opacité, favoritisme, confusion entre intérêts publics et intérêts particuliers, faiblesse des mécanismes de responsabilité. Lorsque des phénomènes similaires se reproduisent avec des générations politiques différentes, il devient difficile d'expliquer cette répétition par la seule personnalité des individus. Le véritable problème est ailleurs. Nous avons construit une République qui repose davantage sur la confiance accordée aux gouvernants que sur la capacité des citoyens à les contrôler.
Cette conception de la démocratie appartenait peut-être à une autre époque. Aujourd'hui, elle n'est plus suffisante. Nous vivons dans un monde où des milliards d'opérations financières sont suivies instantanément, où des entreprises pilotent leurs activités en temps réel sur plusieurs continents, où chacun peut consulter depuis son téléphone l'état d'un compte bancaire, suivre un colis ou vérifier une transaction en quelques secondes. Il serait paradoxal que les citoyens puissent connaître en temps réel le parcours d'un colis acheté sur Internet, mais restent incapables de suivre le parcours de l'argent public qui leur appartient collectivement.
C'est pourquoi nous pensons que la technologie doit devenir une infrastructure démocratique. Elle ne doit plus servir uniquement à moderniser l'administration ; elle doit permettre de moderniser le contrôle du pouvoir. Les outils numériques, l'ouverture des données publiques, les plateformes de suivi, l'intelligence artificielle et les systèmes d'information rendent désormais possible ce qui était irréalisable il y a quelques décennies : un contrôle citoyen permanent et en temps réel de l'action publique. Ce qui relevait hier d'un idéal démocratique peut aujourd'hui devenir une réalité institutionnelle.
Notre ambition est simple dans son principe, mais profonde dans ses conséquences : chaque franc d'argent public doit pouvoir être tracé. Depuis son inscription au budget jusqu'à son utilisation finale, chaque ressource importante engagée par l'État ou les collectivités doit laisser une trace numérique vérifiable. Les citoyens doivent pouvoir connaître l'origine des fonds, la décision qui autorise leur utilisation, le bénéficiaire, le montant engagé, l'état d'avancement du projet, les résultats attendus et les résultats effectivement obtenus. L'argent public ne doit jamais disparaître dans l'opacité administrative. Il doit pouvoir être suivi avec la même rigueur que n'importe quel actif stratégique.
Cette exigence ne concerne pas uniquement les ministères ou les collectivités locales. Elle doit s'appliquer à l'ensemble de l'écosystème public. Les entreprises publiques, les agences, les fonds, les autorités administratives indépendantes, les établissements publics et tous les organismes bénéficiant de ressources publiques doivent être soumis aux mêmes exigences de traçabilité et de responsabilité. Plus encore, les institutions chargées de contrôler l'État doivent elles-mêmes être soumises au regard des citoyens. Dans une République moderne, il ne peut exister d'institution qui contrôle tout le monde sans être elle-même contrôlée. Les organes d'audit, d'inspection, de lutte contre la corruption ou d'évaluation des politiques publiques doivent rendre compte de leurs méthodes, de leurs délais, de leurs résultats et du suivi de leurs recommandations. Le contrôle doit former une chaîne continue où chacun rend des comptes.
Une telle transformation modifierait profondément les comportements. Lorsqu'une décision publique devient immédiatement visible, lorsqu'une dépense peut être suivie par tous, lorsqu'un recrutement, un marché public, une subvention ou une attribution de terrain peuvent être vérifiés par n'importe quel citoyen, les possibilités d'abus diminuent mécaniquement. Le virus perd progressivement l'environnement qui lui permettait de prospérer. Les privilèges deviennent plus difficiles à justifier, les passe-droits plus difficiles à dissimuler et les détournements plus risqués à organiser. Ce n'est pas parce que les hommes deviennent soudainement meilleurs ; c'est parce que les institutions deviennent suffisamment fortes pour limiter les effets de leurs faiblesses.
Mais cette République produira un autre effet, plus profond encore. Elle changera la nature même de l'engagement politique. Aujourd'hui, certains sont attirés par la politique parce qu'ils y voient un moyen d'accéder à des avantages matériels, à des protections ou à des privilèges. Demain, dans une République où tout est contrôlé, tracé et justifié, ces motivations perdront une grande partie de leur intérêt. Lorsque l'exercice d'une responsabilité publique ne donnera rien d'autre que les moyens strictement nécessaires pour accomplir sa mission, ceux qui venaient pour se servir finiront naturellement par quitter l'espace public. Il restera principalement celles et ceux qui acceptent d'y entrer pour servir. La politique cessera progressivement d'être un lieu de rente pour redevenir un lieu de responsabilité.
Voilà pourquoi nous parlons de vaccin. Un vaccin ne supprime pas la nature humaine ; il empêche simplement un virus de produire ses effets destructeurs. Notre projet ne consiste pas à imaginer une République peuplée de dirigeants parfaits. Il consiste à bâtir une République dont les institutions sont suffisamment intelligentes, transparentes et exigeantes pour que les imperfections humaines ne puissent plus se transformer en système.
Le contrôle citoyen permanent, rendu possible par la technologie, n'est pas un supplément de démocratie. Il est la condition de sa survie au XXIᵉ siècle.
Ameth DIALLO
Coordinateur national de Gox Yu Bees - Les Bâtisseurs