14/03/2025
Tisser des Nouveaux Liens : quand l’art et la recherche scientifique réécrivent ensemble l’histoire du Togo et de l’Allemagne
Dans un effort inédit pour réinterpréter et réécrire l’histoire coloniale, l’Ethnologisches Museum des Staatliche Museen zu Berlin s’apprête à inaugurer, fin 2026, une exposition permanente intitulée « Tisser des Nouveaux Liens ». Ce projet ambitieux, fruit d’une collaboration étroite entre artistes contemporains, chercheurs et professionnels des musées du Togo et d’Allemagne, vise à explorer les relations complexes entre les deux pays à travers le prisme des « collections » coloniales. Il s’agit d’une initiative pionnière qui mêle art, recherche scientifique et dialogue transculturel pour aborder des questions essentielles sur le passé colonial et ses résonances dans le présent postcolonial.
Un héritage colonial sous la loupe de l’art et de la science
Au cœur de ce projet se trouvent les 1 800 biens culturels togolais, plusieurs centaines de photographies coloniales et des archives sonores conservées à l’Ethnologisches Museum de Berlin. Ces objets, acquis entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe siècle, témoignent des rapports de pouvoir asymétriques de l’époque coloniale. Certains de ces artefacts ont été obtenus par des moyens violents, notamment des vols, tandis que d’autres reflètent des échanges inégaux entre colonisateurs et colonisés.
Un défi particulier réside dans le fait qu’une partie de ces « collections » est actuellement attribuée au Ghana dans les bases de données du musée. En effet, après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, le « Togoland » historique a été divisé entre la France et la Grande-Bretagne. Le « Togoland britannique » a ensuite été intégré au Ghana en 1957, ce qui complique aujourd’hui la restitution et la réattribution de ces biens culturels.
Une collaboration innovante entre artistes et chercheurs
Le projet « Tisser des Nouveaux Liens » se distingue par son approche collaborative et multidisciplinaire. Depuis le 10 mars, et jusqu’au 16 mars 2025, un atelier artistique se tient à l’Espace Azankpo à Ahépé, à 60 km de Lomé, sous le parrainage de la Mairie Yoto 2. Cet événement réunit huit artistes togolais et de la diaspora, ainsi que des chercheurs de l’Ethnologisches Museum et du Zentralarchiv des Staatliche Museen zu Berlin. Ensemble, ils explorent les liens entre le Togo et l’Allemagne, tout en interrogeant la mémoire coloniale à travers des formes d’expression contemporaines telles que la peinture, la sculpture, l’installation, la photographie et la performance.
Préparant cet atelier, le Goethe-Institut Lomé a organisé un atelier scientifique les 7 et 8 mars 2025, qui a servi de plateforme pour des échanges approfondis entre artistes, chercheurs et professionnels des musées. Ces rencontres ont permis de poser les bases d’une réflexion commune sur la manière dont les « collections » coloniales peuvent être réinterprétées et réappropriées dans un contexte postcolonial.
Une exposition permanente au Humboldt Forum
Les œuvres créées lors de ces ateliers seront intégrées à une nouvelle exposition permanente qui ouvrira ses portes au Humboldt Forum fin 2026. Cette exposition s’inscrira dans la présentation des « collections » de l’Ethnologisches Museum, en mettant un accent particulier sur l’histoire des anciennes colonies allemandes, dont le Togo. Elle constituera une pièce maîtresse du projet « Das Kollaborative Museum » (CoMuse), une initiative visant à décoloniser les pratiques muséales et à encourager des approches multiperspectives dans la recherche et la médiation culturelle.
L’exposition ne se contente pas de présenter des objets historiques ; elle offre également un espace pour des récits alternatifs et des interprétations contemporaines. En associant des artistes togolais à la conception de l’exposition, le projet vise à redonner une voix aux communautés dont les histoires ont été longtemps marginalisées ou effacées.
Un projet ancré dans la décolonisation et l’innovation
« Tisser des Nouveaux Liens » s’inscrit dans une démarche plus large de décolonisation des musées et de réconciliation avec le passé colonial. En impliquant activement des chercheurs et des artistes togolais, le projet cherche à créer un dialogue équilibré entre l’Allemagne et le Togo, tout en questionnant les pratiques traditionnelles de conservation et d’exposition.
Le projet CoMuse, dont fait partie cette initiative, vise à transformer les musées en espaces inclusifs et innovants. Il encourage la diversification des pratiques muséales en intégrant des perspectives locales et en favorisant des processus collaboratifs à long terme. Cette approche permet non seulement de réinterpréter les « collections » coloniales, mais aussi de repenser le rôle des musées dans la société contemporaine.
Perspectives et enjeux pour l’avenir
Ce projet ouvre des perspectives passionnantes pour la coopération culturelle entre le Togo et l’Allemagne. En mêlant art, recherche et dialogue, il offre une occasion unique de réécrire l’histoire coloniale de manière collaborative et inclusive. Il soulève également des questions cruciales sur la restitution des biens culturels, la réappropriation des récits historiques et la réconciliation entre anciennes puissances coloniales et pays colonisés.
Pour le Togo, cette collaboration représente une opportunité de valoriser son patrimoine culturel et de renforcer sa présence sur la scène artistique internationale. Pour l’Allemagne, c’est une chance de réfléchir à son passé colonial et de contribuer à un dialogue global sur la décolonisation.
Vers une nouvelle ère de coopération culturelle
« Tisser des Nouveaux Liens » est bien plus qu’une exposition : c’est un projet ambitieux qui vise à réconcilier le passé et le présent, à travers l’art et la science. En associant des artistes, des chercheurs et des communautés locales, il ouvre la voie à une nouvelle ère de coopération culturelle entre le Togo et l’Allemagne. Ce projet montre que les musées peuvent devenir des espaces de dialogue, de créativité et de transformation, où l’histoire est réécrite de manière collaborative et inclusive.
Avec l’ouverture de l’exposition prévue pour fin 2026, le monde aura les yeux rivés sur Berlin et Lomé, deux villes qui, à travers ce projet, tissent des liens nouveaux et durables.